CARNET DE ROUTE 13

Près du NANDA DEVI (7000m), 6 juin 2003, Inde du nord, Garwhal, 20h30

Après 3 jours de longues étapes en moto, de Kathmandu à Gorakpur, Lucknow, Shahajanpur (environ 1500km en 3 jours), 48° à Lucknow, trop chaud pour s'arrêter - quelques haltes rafraîchissantes en quittant au hasard l'infernale Grand Trunk Road (Calcutta Delhi Lahore)- je me pose près de hameaux de huttes, les paysans m'entourent avec curiosité, respectueusement, ils m'offrent en souriant de l'eau du puits dans des seaux douteux, je bois avec délices ; dans un autre village on m'offre, après de nombreux verres d'eau, un délicieux jus de canne à sucre.
Je quitte la GT Road, direction Almora et les montagnes - petite route sinueuse
au-dessus de la rivière Kosi, j'anticipe un bivouac-baignade dès lieu propice - je quitte la route, traverse un pont au-dessus d'un temple d'Hanuman, le dieu-singe, prends un chaï au village, et l'un des habitants m'amène au temple, où il a demandé l'hospitalité pour moi. Un lycéen de terminale vient pratiquer son anglais, le pujari nous offre à dîner , je partage mon ananas et les mangues achetées au marché. - Le soir venu, je m'enquiers discrètement sur d'éventuelles toilettes (temple moderne, financé par un Indien expatrié aux US)- Las, mes craintes se confirment, il suffit de descendre à la rivière. Le gentil lycéen m'accompagne avec la torche du temple, car ces choses-là se pratiquent volontiers de concert - peu enclin à partager cet instant intime avec somme toute un inconnu, j'opte pour une constipation de bon aloi, assortie d'un bain de minuit du plus bel effet - Le lendemain matin, le lycéen, qui a partagé ma cellule monacale, m'accompagne derechef aux toilettes - je me rebaigne. Cette aptitude à une constipation préventive m'a pris plusieurs années, mais je l'apprécie d'autant quand je vois certains occidentaux se répandre littéralement dans l'urgence (une fois un Canadien derrière la mosquée d'In Guezzam au sud de l'Algérie, sa libération fût un grand exercice de diplomatie…).

Un passage sans arrêt à Almora, station de montagne à l'anglaise, un saut à Kasar Devi, nid de zonards à chillum dans la montagne au-dessus, puis j'emprunte au hasard une petite route de montagne déserte vers le nord -- J'arrive à Bagashwar, bourgade de pèlerinage hindou, où je passe la nuit dans le tourist bungalow, seul blanc dans le secteur, comme toute cette semaine d'étapes non touristiques - ( Pris un thé au passage à Ayodhya, où hindous et musulmans s'entretuent régulièrement au sujet d'un temple construit sur une mosquée construite sur un temple - Je leur ai suggéré d'y bâtir une église ) .
Ensuite direction Rishikesh, petite route déjà prise il y a 2 ans. Au passage, lunch à Gwaldam, un hameau de montagne. Je consulte la carte de la région, achetée hier (sinon je ne serais pas descendu jusqu'à Lucknow en pleine canicule) et je repère une piste de montagne vers le nord, qui rejoindrait la route de Rishi plus loin. Hop je me lance, paré avec mes deux kilos de mangues ; arrivé en bas, je décide à une chaï shop de monter encore plus haut, en direction du Nanda Devi - longuette piste - nuit en auberge à 2200m-puce…

Le lendemain je laisse la moto dans la salle à manger et je pars en trek, avec mes mangues, plus un demi-kilo de riz et des biscottes et du chaï préparé d'avance. Les deux derniers trekkeurs occidentaux sont passés il y a 3 mois. Piste coupée, grand détour descente au fond de la vallée puis remontée raide de l'autre côté du ravin. J'arrive à Wan, chaï, puis je monte en suivant un torrent jusqu'à un point idyllique à 2500m . Tout baigne, bain glacé, j'installe mon hamac entre 2 arbres, le poignard à porter pour les ours et brigands, bonne nuit.
Ce matin briquet vide et pas de rechange, le soleil alterne avec la pluie, pas pratique pour allumer à la loupe. Heureusement, un jeune berger en guenilles, à la crasse artistique, remonte en courant jusque chez lui, 20 minutes à la course, et me tend une boite d'allumettes, qui en contient encore 6 ; il allume le feu et après un chaï et la fin de mes biscottes, plus un tatouage exécuté sur son bras, il repart avec un stylo en me promettant de repasser plus tard. J'étais bien tout seul, à méditer dans mon hamac, quand d'autres bergers/bergères en guenilles viennent me saluer. On joue un peu de la flûte, je fais d'autres tatouages, puis je constate que j'ai faim et plus grand-chose à bouffer. Hier soir j'en ai eu pour plus d'une heure à faire cuire mon riz mélangé avec du chocolat en poudre, résultat, un infâme brouet pas cuit, mais consommé sans amertume.


Aujourd'hui j'expérimente avec des têtes de fougères, plus quelques orties. Les gamins me rapportent 3 oignons et un autre truc vert, genre feuille de chou sauvage ; tout ça fournit un plat de légumes fort correct ; deuxième service avec les feuilles des plants d'oignons, mélangées au riz chocolaté - pas mal - de toutes façons j'ai encore chopé une giardiase, alors rien ne m'atteint ; tout en tournant la cuillère, pendant que les gamins entretiennent le feu, je constate que j'ai une tique sur le pied, la deuxième cette année, hop je la vire sans haine. Plus tard, revenant de la forêt, ça me gratouille sur l'autre pied, j'attends une tique, c'est une sangsue qui se gondole de plaisir, hop je la vire sans haine aussi ; une fois sous la tente, je sors l'essence de lavande et explore, presse et nettoie les nombreux points suspects sur mes mollets affriolants. 21 heures, jusqu'à ce soir, j'ai dû faire 20 mètres dans la journée : la tente, le torrent, le hamac, le feu, la tente. Quand je réfléchis, ou médite, nul besoin de bouger. D'autant que je sais que les prochains jours ne seront pas toujours faciles…
7 juin, 06h 30. Comme d'hab, nuit sous tente riche en rêves mouvementés, sans doute accentués par les bruits de fond naturels, torrent, vent, pluie, animaux… Rêve d'anticipation, nomades après la grande guerre, je fais une pose près de la mer au Yemen, de l'autre côté de la route une femme en 2CV blanche prépare son bivouac - Au bord de la mer battue par les vagues, deux femmes ont monté une " boutique invisible " à partir de bidons d'huile rejetés par les flots - je leur achète un mélange qu'elles veulent me vendre 300F les 5 litres, que nenni, dis-je, ça valait 100F le litre ; on va à la station supermarché cocacola pour piquer une bouteille vide d'1 l.1/2. Route dans le désert, commentaires des locaux sur Kadhafi, qui serait bienvenu au pouvoir - Un vieux raconte que K lui a fait cadeau d'un terrain pour monter son affaire. Plus tard, je tombe sur une sorte de set de cinéma américain pour la propagande de CNN : lancer de missiles anti-aériens - feu d'artifice pas très convaincant - Arrive un " love-vehicle ", genre soucoupe volante pour amour virtuel, avec choix de parfums limités à l'entrée des 2 cabines - Radio pulmonaire obligatoire, la toubib vient me chercher pour me signaler un début de tuberculose, radio pulmonaire en couleurs comme une carte du Moyen-Orient - Rien de surprenant après sept mois au Népal, dont l'exception culturelle est le glaviot dans la rue, ce qui explique leur taux record de TB pour l'Asie - Il est vrai que je tousse depuis quelques jours.
Ce matin, nonobstant cette hypothèse de TB, je redécouvre quelques cornflakes que je vais déguster dans mon chaï froid d'hier soir . Grand beau temps, je lève le camp aujourd'hui. Ne pas oublier la pénurie d'allumettes, il ne m'en reste que 2, ça va faire une nouvelle de Jack London, quand le trappeur encerclé par les loups n'arrive pas à allumer son feu, avec ses 3 dernières allumettes.
Mal au dos. Les détails de la douleur physique ne m'ont jamais empêché de batifoler de corps et d'esprit, y compris quand je me suis cassé le dos au pied d'une falaise….07h15, un brave paysan vient me réveiller, grand soleil, mais le Nanda Devi est derrière la montagne. Par contre, j'ai le mollet raide, bien longtemps que je n'avais pas fait de trek, ça grince dans les fonds !
Mes notions d'hindi tiennent la route, le grand-père veut que je vienne prendre du lait à sa ferme. C'est le grand-père d'un des bergers d'hier - ma présence dans la région crée l'évènement.

Devant l'impossibilité de savourer ma solitude, je commence à lever le camp tranquillement. Le papy s'attaque à la vaisselle.je suis toujours étonné par la rareté des agressions et meurtres sur les touristes en trek en Inde (à part les 24 disparus en 2/3 ans vers Manali (zone de hashish) par rapport à la situation équivalente en Afrique. Le Népal est moins sûr, c'est devenu le plus africain des pays d'Asie, géré par des ONG qui privent les locaux de boulots responsables et participent à la corruption endémique.

L'une des différences fondamentales entre l'occidental et le reste de la planète réside dans l'obsession de la ligne droite, liée au gain de temps. Le survol d'un pays révèle une partie de son humanité ; routes droites et champs géométriques, tracés au cordeau, renvoient à une préhension du monde cartésienne, rationnelle, pragmatique, dénuée de poésie et redoutant le naturel, refusant la 'perte de temps'. La nature selon le blanc doit être organisée, répertoriée, codifiée, classée et bien rangée. Un survol de l'Afrique révèle une désorganisation complète ; de l'Asie et de ses champs en terrasses incurvées pour épouser les reliefs, une harmonie avec l'environnement. L'Asiatique, même pressé, n'omettra pas de contourner par la gauche temples et stupas, ce qui allonge d'autant son trajet-travail et réduit d'autant son rendement. Il peut ainsi couvrir deux fois plus de terrain pour se rendre de A à B, prendre deux fois plus de temps, mais son trajet ne se réduit pas à une simple fonction locomotrice. Il enrichit un peu sa spiritualité et peut tirer parti de sa méditation mobile.

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