CARNET
DE ROUTE 10
Parfois,
le nomade le plus endurci jette l'ancre dans une baie retirée du monde.
Insidieusement des liens se créent. Pour peu que l'on s'attarde, des
amitiés naissent, les relations chaleureuses deviennent une entrave au
départ, on ne parvient plus à lever l'ancre qu'au prix de multiples
efforts pour l'arracher aux algues de l'amitié, qu'on a plus vraiment
envie de trancher. Alors on finit par rester un peu plus, pour contribuer, échanger,
et le départ est encore repoussé.
Et poum, on se réveille presque philanthrope! La par exemple je me
retrouve dans l'exécrable situation de celui qui attend que les portes
de la salle d'op. s'ouvrent enfin. Tous les clichés défilent,
l'hémorragie lors de l'intervention, une allergie à l'agent anesthésiant
entraîne un dème de Quincke ; après tout c'est moi
qui ai pris l'initiative de cette opération, moi qui ai exige qu'on teste
son groupe sanguin. Je guette chaque indice d'une fausse manip, chaque mouvement
rapide pouvant suggérer un début de panique dans cet hôpital
flambant neuf de Pokkhara, au Népal. C'est pas des trucs à garder
pour soi ces angoisses de salle d'op, je voudrais bien les partager avec ceux
d'entre vous qui accepteraient de distraire comme moi une partie de leurs maigres
économies pour financer quelques bénignes opérations de
confort.
Cette
fois il s'agit de Biggyan, dont je fais décoller la langue. L'opération
n'avait jamais été envisagée à cause des coûts
exorbitants pour sa famille. En fait l'intervention elle-même me coûte
une vingtaine d'euros, plus une centaine pour les frais annexes, transport depuis
le village, logement, nourriture et médicaments. Pourvu qu'ils ne lui
coupent pas la langue! Et s'ils me le rendent muet? Où dans le coma?
Angoisse. Cet hôpital ultra-moderne, financé par les
Indiens (les Américains du Népal), est bien plus net que l'All
India Hospital de Delhi. Tout en marbre, immaculé, preuve que les Indiens
que beaucoup d'entre vous présument pauvres, ont les moyens (100 millions
de millionnaires, 110 milliardaires, oui, en dollars).
La
population Népalaise ne dispose pas des moyens luxueux des Occidentaux;
ici pas de sécu, pas de chômage, pas de RMI, pas de retraite. Ah
si pour les retraites y'a un plus cette année, plan de retraite pour
tous, 100 roupies népalaises par mois, soit moins de deux euros par mois
(cependant le nouveau roi a décidé d'augmenter sa cassette perso
de 233%).
Et j'apprends que ma sainte mère (Saint Emilion la protége), touchée
par la détresse d'une concitoyenne, lui envoie quelques sous, et demande
à ses amis d'y contribuer. Fort bien, mais il me semble qu'en France
il y a un ministère de la solidarité, une sécurité
sociale, des allocs ceci-cela, des assistantes sociales, des fonds d'urgence,
un RMI, des associations caritatives de tout poil dont c'est le devoir ou l'envie
d'aider ses concitoyens.
Ici
par contre, c'est l'Afrique, le 'débrouillez-vous' de Mobutu. Ici, il
n'y a rien. Donc le Népal dépend a 90% de l'aide internationale,
laquelle est monopolisée par les grands trusts de l'humanitaire, qui
gaspillent 80% de leur budget en frais de fonctionnement. Les projets locaux,
quant à eux sont copieusement détournés de leur fonction
première, car les Népalais qui les gèrent apprennent très
vite à s'approprier les fonds qui leur sont alloués. Certains
fondent des pseudos orphelinats dans l'optique claire de plumer la gentille
touriste de passage, que l'on sait apitoyer avec quelques grands panneaux aux
alentours. Ensuite, "envoyez les chèques, on s'occupe du reste".
Donc,
Si les Indiens sont capables d'aider des étrangers, y compris non hindous
et de basse caste, si moi-même, cynique parmi les cyniques, en situation
précaire chronique, sans revenus fixes (2 groupes de 4 cette année),
si moi-même donc, j'arrive à donner un peu de mon temps et de mes
maigres ressources, je suis persuadé qu'il y en a parmi vous qui me lisez,
capables de distraire eux aussi une partie non indispensable de leur budget
loisirs et consommation, voire du budget loisirs de leur chien (ben oui, y'en
a qui achètent de la bouffe et des jouets pour chiens et chats, j'ai
vu de mes yeux). On pourrait par exemple ne pas acheter ce CD, cette voiture
neuve a crédit, cette statue Ethiopienne ou cet aspirateur de table électromagnétique.
Tiens, pour le prix de trois boites de bouffe pour chien ou chat, je paye les
tests sanguins de trois gamins d'ici, c'est pas mal non? Vu à la télé
Animal Planet l'autre jour une salle d'op ultra-moderne, avec chirurgiens pour
chiens en Australie! Mieux que le meilleur hôpital du Népal!
Henry
Sigayret, installé à Katmandou, relate dans son livre 'Sherpa
Sherpani' la première visite et le choc de son épouse Sherpani
dans un hypermarché en France, quand elle constate les rangées
de boites portant des images de chiens et chats : "Quoi! Vous mangez les
chiens et les chats ici?!" Comment faire comprendre cette obscène
disparité aux Népalais, dont plus du tiers ne
mangent pas à leur faim?
Alors
oui, pourquoi pas un petit coup de pouce financier, loin des prétentions
et de la gabegie des Nations Désunies et autres ONG pompes à fric,
aux 4x4 rutilants. Vous pouvez toujours nous envoyer, quand ça vous chante,
sans engagement dans la durée, une modeste contribution. Ceux qui me
connaissent (si j'en vois qui ricanent je cogne), me savent honnête, les
autres l'apprendront. Vous pouvez aussi, et c'est plus gratifiant et vérifiable,
venir sur place, avec ou sans nous (je vous passerai quelques adresses), pour
constater les innombrables carences en matière de santé et d'éducation.
Vous pouvez parrainer directement un gamin, payer et suivre ses études
ou une partie.
Je
paye actuellement 20 euros par mois pour la scolarité privée du
gamin que je fais opérer, plus autant pour sa nourriture, et je lui fais
construire et aménager, pour 300 euros, une 'chambre' attenante à
la boutique-cabane de sa sur, où il emménageait chaque soir
à la fermeture, vers 22 heures, jusqu'à 06 heures du mat. Disons
que je dépense une soixantaine d'euros par mois pour celui-là.
Un
ami Népalais altruiste (ça existe quand même) vient d'envoyer
à ses frais 23 enfants très défavorisés (misère
et basse caste) à l'école publique (24 euros l'année par
gamin, plus fournitures), et il cherche à placer deux orphelins.
Comme le rappelle le renard
au petit Prince, "Tu es responsable de ce que tu as apprivoisé"
où qui m'ont apprivoisé... Saloperie de pauvres, ils sont partout,
de couleur douteuse, et ils s'attachent!! Et on finirait par s'y attacher
aussi, malgré l'odeur... Vous alliez quand même pas croire que
je suis devenu altruiste non? Tiens, les joyeux lurons qui ont taxé
900 millions de dollars a la banque centrale d'Irak, si vous me lisez, on
peut vous soulager d'un kilo de papier.