le
20 novembre 2002.
Par hasard, j'ai découvert les bases du programme politique de Georges
Buisson! Je m'explique : cédant à une lâche pulsion gourmande,
j'achète des Kellog's Frosties ; au dos du paquet, un jeu anodin en apparence,
mais porteur d'un message politique à peine codé d'une importance
capitale : 'Destroy the Evil Alien Spider ! Save the Earth !' ('Détruis
l'Araignée Diabolique Etrangère ! Sauve la planète !').
Règle du jeu pour 4 super héros (Georges, Donald, Colin et le
petit Tony Blair?) : " L'araignée étrangère mutante
et diabolique (Osama ?) veut détruire la planète avec son armée
de cafards (Al Quaeda ?). Tu dois les détruire pour sauver la planète
(l'Amérique ?). Tony le Tigre (c'est marqué sur le paquet !!!)
t'aidera à accomplir ta tâche. Donc prend une super charge de Kellog's
Frosties et passe à l'attaque ! Tu as le zap gun pour zapper l'araignée.
Oh, un cafard ! (Saddam ?), tu le zappes et tu avances de 3 cases. Le but du
jeu est de zapper les 'bugs', puis l'araignée au centre de sa toile.
Voici donc le fin mot de l'affaire : le Grand Georges reçoit ses instructions
par le biais des paquets de corn flakes ! Car il faut bien reconnaître
que ce qualificatif de 'Evil' est apparu depuis le 11 septembre 2001 comme une
révélation mystique dans son vocabulaire politique ; et c'est
la première fois qu'il apparaît sur un innocent emballage alimentaire
destiné en priorité à des petits Américains. Ou
alors, et c'est moins drôle, il s'agit là encore d'un exemple d'endoctrinement
à peine voilé.

C'est
sans doute après avoir reçu un message similaire via Kellog's
Corn Flakes que Georges 1er a décidé en août 2002 d'attribuer
20 Millions de dollars d'aide militaire supplémentaire au gouvernement
Népalais pour acheter du matériel 'non mortel' (!!!), afin de
venir à bout de ses insurgés maoïstes, qui contrôlent
une bonne partie du territoire. Cependant les Belges, pressentis pour un marché
de 550 pistolets-mitrailleurs minimini, ont des états d'âme quant
à leur utilisation, et un de leurs ministres a démissionné
pour protester.
Le gouvernement Américain explique que ce fonds militaire d'urgence est
destiné à forcer les Maoïstes à décider qu'une
victoire militaire est impossible, et les amener à négocier. Tiens,
ça me rappelle la guerre du Viêt-Nam, que les Américains,
immensément supérieurs en armes et finances, auraient dû
gagner sans peine
s'ils n'avaient pas eu affaire à des gens plus
motivés et qui n'avaient rien à perdre

Les leçons de l'histoire
ont décidément du mal à se faire entendre.
Pendant ce temps, au Sri Lanka, les Tigres Tamouls et le gouvernement ont
fait appel à un médiateur impartial parce qu'étranger,
un ex-ministre Scandinave, qui a réussi à force de négociations
à obtenir un cessez-le-feu qui semble tenir. Exemple à suivre,
dans de nombreux pays déchirés par la guerre civile. Avec en
moyenne une cinquantaine de conflits armés dans le monde, ça
promet des emplois de négociateurs neutres pour un moment !
L'une des images me revient de mon dernier passage au Népal ; de retour
d'un trek au pied de l'Annapurna, je faisais un peu d'exercice sur la terrasse
de notre hôtel ; en bas, dans le jardin, un gamin vient prendre livraison
du linge à laver. Le sac est bien plus gros que lui ; il s'assied par
terre, passe son bandeau frontal et tente de se relever avec sa charge, impossible
; il essaye encore, plusieurs fois, pitoyable tortue retournée agitant
en vain ses jambes grêles ; le manager de l'hôtel, haute caste,
passe à côté sans un regard. Avant que je descende, il
finit par réussir à se relever et part en trottinant vaillamment
pour gagner sa pitance de la journée. J'en ressens encore un grand
élan de compassion pour tous ces perdus de la vie, qui endurent leur
peine sans rechigner, et même avec le sourire (il me saluait d'un respectueux
'namaste' au passage). Quelle alternative pour des gens comme lui ? Celui
qui lui propose un jour un fusil et un peu de pouvoir risque d'être
écouté ; vu qu'il n'a pas grand-chose à perdre, de même
que le paysan qui tourne chaque jour derrière ses buffles pour nourrir
sa famille, et rien d'autre.
La situation actuelle du Népal n'est guère brillante : le nouveau
roi, que le massacre du reste de la famille royale a propulsé à
ce poste, a viré le gouvernement et nommé un nouveau cabinet
auquel aucun parti ne participe. Monarchie absolue, presse muselée
; il vient d'augmenter, par décret royal et contrairement à
la constitution, son allocation annuelle de 233% ; les médias commentent
timidement que la famille royale est pourtant bien plus réduite à
présent.

Pendant
ce temps, au nord-est de l'Inde, près du Bangladesh, le National Liberation
Front for Tripura (séparatistes tribaux), se trouve confronté
à un problème imprévu : ils ont recruté une centaine
de femmes, mais leur présence dans les rangs des rebelles a enflammé
les esprits, et les chants d'amour remplacent les rafales de mitraillettes dans
la jungle. Certains militants se marient en secret, désertent ou se rendent.
Les leaders du NLFT tentent d'interdire à leurs troupes de tomber amoureux
et d'avoir des relations sexuelles avec les femmes du groupe.
C'est un peu la technique employée par un empereur romain pour subjuguer
une révolte aux confins nord de l'empire : ne disposant pas d'une armée
suffisante à envoyer là-haut, il édicta un décret
visant à distribuer de la nourriture, mais surtout ouvrir des jeux du
cirque et des bordels, gratuits mais obligatoires. Cela suffit à mettre
fin à la sédition.
Le Népalais attend. Il espère vaguement un changement dans sa
vie, mais il présume que ce changement ne peut venir que de l'extérieur,
de préférence par le biais d'une généreuse ONG.
Le directeur de ma petite guest house me demande pourquoi son aspirateur chauffe,
je lui apprend qu'il convient d'en vider le contenu, car ces animaux ne digèrent
pas naturellement ce qu'ils ingurgitent. Il me propose d'apporter l'aspirateur
ici pour que je lui enseigne les arcanes de son fonctionnement ; j'acquiesce,
il opine, et reste sur place ; j'émets l'avis qu'il peut amener l'engin,
il opine derechef, je m'occupe ostensiblement d'autre chose pour lui signifier
son congé, et il finit par produire la chose, entourée d'un aréopage
d'assistants impressionnés par cette merveille technologique et mon savoir.
Solution vite trouvée : ils avaient doublé le sac d'un supplémentaire
en papier kraft, ce qui freinait sensiblement le débit d'air. Je leur
fais une démonstration magistrale, et procède à une formation
accélérée de la préposée à l'aspiration.
Nous enchaînons sur un stage pratique pour les patrons et l'ensemble du
personnel (7 employés pour 10 chambres, et je suis le seul client). Pris
d'une ferveur de rénovation, ils en profitent pour coller la moquette
arrachée par la dernière mousson. La nuit dernière fut
très fraîche, et pour cause : il manquait les vitres sur 3 des
fenêtres. Devant le budget réduit de l'établissement, et
l'énergie un peu molle, je remplace tout ça par des bouts de nattes,
plus des journaux et feuilles de plastique agrafées. Pas très
élégant, mais efficace, et j'aime bien l'endroit, calme, retiré
du monde.

CARNET
DE ROUTE 9
Parti trois jours
en vélo, invité par un ami du coin à visiter ses parents,
paysans à une cinquantaine de kilomètres d'ici. Des gens tous
simples, pauvres mais hospitaliers, qui m'ont nourri et abreuvé gracieusement,
m'offrant chaque fois les meilleurs morceaux de buffle ou poulet, qu'ils ne
consomment sans doute que rarement. Le deuxième jour, nous nous joignons
à une sortie pique-nique, organisée par des jeunes du coin :
chacun donne l'équivalent d'un demi-euro pour acheter la bouffe, et
tout le monde embarque pour une joyeuse et lente procession de chars à
buffles, qui brinquebalent dans les ornières, au rythme des cassettes
de chansons Bollywoodiennes. Nous suivons ou précédons à
vélo ; sur le trajet, les paysans, alertés par la musique, sortent
devant leur fermes pour contempler la caravane, les gamins se précipitent
pour ne rien perdre de l'évènement. Après une heure de
cahots, nous nous engageons dans le lit de la rivière, que les quatre
chars traversent à gué, telle une tribu de nomades en transit,
puis toute la bande, une soixantaine de 10-20 ans et moi comme invité
choyé, se met au travail de préparation. Ma popularité
est augmentée par l'inévitable séance de tatouages au
marqueur, certains repartent avec des dessins jusque sur le visage. Pas une
seule cigarette dans cette joyeuse réunion loin des parents ; juste
un peu d'alcool local consommé avec discrétion par les plus
grands ; pas une once d'agressivité ou de mésentente. Nous dansons,
chantons, mangeons et dessinons, puis, en début de soirée, la
troupe, vaisselle faite à la rivière, réattelle les buffles
et reprend lentement le chemin du retour, toujours au son des mélopées
Hindies.