
L'ex-Birmanie est le plus vaste
pays de l'Asie du sud-est, le plus méconnu et le moins fréquenté.
Guides et touristes débattent avec l'autorité des éloignés
de la moralité de visiter cette magnifique région, à
la population des plus attachantes, dans un cadre historique et artistique
remontant à l'expansion du bouddhisme depuis l'Inde, il y a plus de
2500 ans.
J'avais les mêmes hésitations et préjugés avant
de venir sur place: je m'attendais à des foules ternes, résignées
et bien rangées, vivant dans la peur permanente de "l'abominable
junte au pouvoir" (Lonely Planet). Ah Ah. J'arrivais du Népal,
où les foules colorées vivent dans la peur permanente du gentil
roi et de sa gentille armée (une trentaine de meurtres par jour) docile
aux USA, et dans la terreur des gentils Maoïstes (une trentaine de meurtres
par jour aussi). Pauvre Népal, privé de parlement depuis octobre
2002, à la merci d'un nouveau monarque contesté qui tente l'absolutisme
musclé, sous la menace d'un renversement maoïste qui serait plus
sanglant encore ("Nous, on vous tue pour votre bien", comme en Chine
sous Mao ou au Cambodge sous Pol Pot). Mais bon, il reste de bon ton malgré
tout d'aller faire du trek au Népal, dont le dirigeant collabore avec
les Américains (20 millions de dollars d'aide militaire en 2003).
Le Myanmar, par contre, ne collabore pas vraiment, bien que les efforts d'ouverture
et de démocratisation se soient multipliés depuis 1990. Développement
des privatisations, de la libre entreprise, ouverture de nouvelles régions
au tourisme, de nouveaux journaux indépendants moins muselés
(Myanmar Times), accès aux radios et TV étrangères (CNN,
BBC..), balbutiements d'internet (encore soumis à contrôle, mais
il y a maintenant moyen daccéder discrètement Yahoo et
Hotmail).

Lors de ma première semaine dans le coin, je me suis promené à pied, jour et nuit, dans la capitale, pour sentir l'ambiance. Quelle douceur, quelle joyeuse activité, quels sourires! Après le couvre-feu de fait à 22 heures, voire 20 heures, au Népal, c'est agréable de pouvoir flâner entre les échoppes sauvages proposant sur le trottoir snacks et thé chaud à 2 heures du matin. Pas de tension perceptible, pas de brusquerie, c'est l'Asie. Les quelques uniformes sont désarmés et aussi peu agressifs que les autres, bien moins distants et hautains que leurs homologues Thais ou que les cadors des pseudo-démocraties occidentales {"papiers siouplait!"). En un mois dans le pays, comme au Laos auparavant (sous embargo américain aussi parce que communiste), je n'ai constaté ni tension, ni agressivité, ni violence. Même constat pour les amis qui m'accompagnent dans cette première prise de contact., grands voyageurs qui savent distinguer la poudre aux yeux d'une atmosphère oppressante.

Il s'agit de la fille du général Aung San (tiens un général), héros de la lutte pour l'indépendance et chef de l'état de fait jusqu'à son assassinat en 1947 par un de ses rivaux, avant qu'il impose ses vues sur le national-socialisme, et sans doute quil dérive vers l'autocratie habituelle dans la région. La petite Suu Kyi, donc, fit des études dans les grandes universités en Inde puis à Oxford, où elle allait rencontrer son futur époux, professeur dans cette glorieuse université. Elle parle birman, anglais, japonais et français, mais n'a sans doute pas eu beaucoup à travailler de ses mains pour nourrir sa famille. Rentrée au pays en 1988, elle a vécu a l'abri du besoin, grâce à son glorieux père, après avoir baigné dans le luxe de la démocratie bourgeoise anglaise. Sa maison au bord du lac à Yangoon est un hôtel particulier dans un parc clos de hauts murs, face à la résidence de feu Ne Win, l'ex-homme fort du régime.
Donc "la Dame", hautement éduquée et privilégiée, est bien éloignée des soucis du petit peuple, pour qui la démocratie n'est qu'une belle idée jamais mise à l'épreuve ici, qui ne remplit pas leurs ventres ni ceux de leurs enfants. Et ne leur garantit ni stabilité, ni sécurité. Voir les retours aux régimes forts un peu partout dans le monde ; les peuples aspirent à la sécurité, quitte à restreindre volontairement leur liberté: adieu Raspoutine, bonjour Poutine! Afin de tester mon hypothèse, je suis passé près de la résidence de "la Dame" (c'est son appellation contrôlée ici). Je confirme, il s'agit bien d'une vaste résidence luxueuse, au bord du lac Inya, dans le quartier le plus huppé de Yangoon, l'équivalent d'un hôtel particulier à Hyde Park. Ah bon, c'est l'assignation à résidence en ces lieux élyséens que CNN et BBC qualifiaient d'emprisonnement?! Are you rigoling or ouate? C'est pas exactement Guantanamo Bay! Je prends, je veux bien me faire consign er quelques mois la-dedans, avec ordinateur et bibliothèque, plus l'autorisation de haranguer mes supporters depuis une estrade dans l'enceinte (certains supporters se virent embastillés, mais pas dans les mêmes conditions). Attendez voir, vous qui avez voyagé en Europe, en Afrique ou au Moyen-Orient, ça parait plutôt cool une junte qui laisse s'exprimer ses opposants célèbres, au lieu de les faire disparaître. A Oman, en Arabie Saoudite ou aux Emirats Arabes-Unis, personne n'a le droit de voter, les émirs et sultans décident pour leur peuple, et personne ne s'aviserait de l'ouvrir contre eux, pas même les supporters principaux de ces moyenâgeux, les gentils Américains fouisseurs de démons. Ah mais ce sont des fachos dociles, plus conformes aux diktats US, des régimes sous contrôle.
Ma Thanegi, activiste pour la démocratie, amie et ex-assistante de Suu Kyi, a séjourné 3 ans à la prison de Insein à Yangoon. Ca semble être une vraie prison celle-là, pour ceux qui ne sont pas protégés par la gloire de leur papa. Les conditions là-bas se rapprochent sans doute plus de Midnight Express, ou de Tihar à New Delhi pour les connaisseurs ; je subodore seulement, je ne vais pas toutes les visiter pour votre édification. Ma Thanegi donc, a écrit un beau texte publié dans le Lonely Planet version anglaise, p26/27, sous le titre: "Le conte de fées Birman".
"Le conte de fées Birman"
« Comme beaucoup de Birmans, j'en ai assez de vivre dans un conte de
fées. Ca fait des années que des étrangers dépeignent
les problèmes de mon pays comme une fable morale: la lutte entre le
Bien et le Mal, tout blanc ou tout noir, sans nuance en demi-teinte; une image
simpliste, mais que le monde extérieur estime réelle. La réaction
de l'Occidental a été aussi simpliste: il est entré en
croisade morale contre le Mal, brandissant sanctions et boycotts comme autant
de baguettes magiques.
Nous avons vécu dans l'isolement pendant 26 ans de socialisme, et nous
n'avons pas encore une économie moderne. Nous avons assez perdu de
temps. Si nous voulons progresser, tout le monde doit regarder les faits en
face.
Ca peut ressembler à de la propagande pour le gouvernement actuel,
mais je n'ai pas changé depuis 1988, quand j'ai rejoint le mouvement
pour la démocratie. J'ai vécu sous le régime socialiste
de 1962 à 1988 - encore un conte de fées, de l'isolationnisme
celui-là- En 1988, nous savions qu'il était temps de nous joindre
au concert des nations. Par milliers, nous sommes descendus dans la rue; j'ai
rejoint la Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD) et pendant une
année j'ai travaillé comme assistante de Ma Suu, comme on l'appelait.
J'ai soutenu sa campagne jusqu'au 20 juillet 1989, quand elle a été
assignée à résidence, tandis qu'on m'envoyait à
la prison de Insein à Rangoon, ou j'ai passé près de
3 années.
Je ne regrette pas mon séjour en prison, je n'en fait reproche à
personne, c'était un risque à courir, nous en étions
conscients. Mais mes camarades de prison et moi-même, nous commençons
à nous demander si nos sacrifices en valaient la peine. 10 ans après,
nous avons l'impression que le travail que nous avions entrepris a été
dilapidé, que la force s'est dissipée.
En travaillant avec Ma Suu, j'ai appris à l'aimer profondément. Je l'aime encore. Lorsque son assignation à résidence fut levée en 1995, nous avons espéré que le pays irait de l'avant. Nos besoins étaient immenses, à commencer par le logement, l'alimentation, les soins médicaux. C'était ça, pour nous, le mouvement pour la démocratie; il s'agissait surtout d'aider les gens.
Ma Suu aurait pu vraiment changer notre vie. Avec son influence et son prestige, elle aurait pu demander le soutien des principaux donateurs, comme les USA ou le Japon. Elle aurait pu inciter les entreprises étrangères à venir investir ici, pour créer des emplois et bâtir une économie stable. Elle aurait pu entamer un dialogue constructif avec le gouvernement, posant les jalons d'une démocratie solide. Au lieu de cela, elle a choisi le contraire, elle a mis la pression sur le gouvernement, en enjoignant aux investisseurs étrangers de boycotter le pays, en demandant le gel de l'aide internationale. Nous étions nombreux à lui dire que ce serait contre-productif. Pour nous, le progrès économique amènerait une amélioration politique. Les gens ont besoin de travail pour nourrir leur famille. Ca ne parait peut-être pas une aspiration bien noble, mais c'est la vérité première que nous affrontons chaque jour. Ma Suu a choisi une attitude hautement morale, refusant to ut compromis, ce qui a ému les esprits à l'étranger. Malheureusement cette approche nous a coûté cher, dans la rue. Les sanctions ont accru les tensions avec le gouvernement, et beaucoup ont perdu leur emploi. Et elles n'ont rien apporté de positif.
Les mouvements pour les droits de l'homme estiment qu'ils nous aident ; mais ils pensent avec leur coeur, pas avec leur tête. Ils disent que les investissements étrangers profitent au gouvernement et pas aux gens ordinaires. C'est faux. Le pays a survécu près de 30 ans sans aucun investissement étranger. En plus les USA, le Japon et les autres ont supprimé toute aide en 1988, et les USA ont imposé des sanctions en mai 1997. Et pourtant tout cela n'a rien change, c'était un message creux. Deux occidentaux -l'un éminent universitaire, l'autre diplomate, m'ont dit un jour qu'en affaiblissant l'économie, les sanctions et boycotts mèneraient à la révolution, parce que les gens n'auraient plus grand-chose a perdre. Cette idée leur plaisait; une révolution qu'il pourraient suivre de loin, bien a l'abri chez eux. Ce romantisme naïf, nous autres au Myanmar, on nen veut plus. Comment ? Vous seriez prêts a nous plonger dans la misère pour nous obliger à fair e la révolution? Les étudiants Américains posent en combattants de la liberté, tandis que leurs politiciens clament qu'ils préparent l'avènement de la démocratie chez nous en imposant leurs sanctions. Mais c'est nous les Birmans qui payons le prix de la rhétorique creuse de ces héros de pacotille. On est de plus en plus nombreux, ici, à se demander si c'est pour ça qu'on s'est battus, si c'est pour en arriver là qu'on nous à jetés en prison?
Malheureusement le conte de fée Birman est si largement accepté qu'il semble à présent impossible d'en appeler au pragmatisme. Le politiquement correct est devenu si fanatique que tout critique public du NLD ou de sa dirigeante se voit accusé de trahison. Appeler au réalisme, c'est se voir cataloguer comme pro-militaire, voire pire. Mais quand le réalisme devient un gros mot, l'évolution devient impossible. Alors, posez vos baguettes magiques et pensez à nous : nous sommes un pays pauvre, mais un pays vrai. Le Myanmar a de nombreux problèmes, la plupart issus de près de 30 ans d'isolationnisme. Nous isoler encore ne va rien résoudre, et les sanctions vont nous renvoyer en arrière, pas nous faire avancer. Nous avons besoin d'emplois, nous avons besoin de nous moderniser. Nous devons rejoindre les autres nations. Ne nous fermez pas cette porte au nom de la démocratie. Je suis sûre qu'en Occident, les contes de fée ne finissent pas si mal. »
Le pays reçoit moins
de 500 mille visiteurs par an, dont moins de 100 mille sont véritablement
des touristes. Le total généré revient à environ
50 millions d'euros par an, à répartir entre les milliers de
petits entrepreneurs locaux du tourisme, hôteliers, guides, transporteurs
et restaurateurs privés. Pour situer, la récente vente annuelle
internationale de jade, saphirs, rubis etc a rapporté au pays 23 millions
d'euros en 5 jours à Yangoon.
Alors oui, ce n'est peut-être pas encore la démocratie, mais
c'est plutôt mieux que bien d'autres destinations, c'est beau, chaleureux
et accueillant, et ça baigne dans le spirituel au quotidien. Quant
aux richesses, on l'appelle le pays de l'or : des tonnes d'or et de pierreries
accumulées sur les innombrables pagodes du pays ; 53 tonnes d'or, 70
mille carats de pierres précieuses sur la fameuse pagode de Schwedagon
à Yangoon.
Ensuite ils l'ont invité à entrer, en déclarant que l'immeuble était à nouveau ouvert, et qu'ils n'avaient eux-même pas le droit d'y pénétrer. D'autres dirigeants du NLD ont vu leur assignation levée, et on constate une évolution générale vers le dialogue et l'ouverture. Bien sur les croisés occidentaux de la démocratie pour tous (sauf chez leurs vassaux et collaborateurs) vont clamer que c'est suite à la pression internationale et au boycott du tourisme. Ces croisés lointains et cocoonés n'ont pas saisi que la junte ne peut se permettre de perdre la face en public, et donc ne cédera pas de cette manière.
L'asiatique applique la politique du roseau penchant. On évite le conflit, pour ne pas perdre la face, ni la faire perdre à lautre, même sil sagit dun ennemi. On s'incline, on s'efface respectueusement devant autrui, pour désamorcer le rapport conflictuel engendré ailleurs par une promiscuité menaçante. Et d'ailleurs, pourquoi céderaient-ils, ces généraux pas rigolos qui commencent à ôter leurs uniformes pour voyager au Bangladesh? Ils sont en train de développer le pays à un rythme raisonnable. Comme tout pays étranger à cette fumeuse notion de démocratie, il faut lui laisser le temps de mûrir. Et la Thaïlande voisine, avec ses dizaines d'opposants disparus chaque mois, vous croyez vraiment que c'est une démocratie? Ah mais c'est un lieu de villégiature non conflictuel (hormis le sud musulman, qu'il convient d'aller convertir à la démocratie bien comprise).
Combien de journaux occidentaux
ont insisté sur cette attitude positive de la junte au pouvoir, sur
ses efforts réels pour résoudre le conflit de manière
civilisée?

Le reste, c'est comme en occident, des gens un peu simples se croient libres parce qu'on leur a donné un bout de carton pour jouer; "Oh, j'ai une voix, à qui vais-je bien la donner? Voyons ce que conseille la télé." Et hop, d'abdiquer leur libre-arbitre au profit d'un escroc international, qui pourra se targuer de les représenter.
J'ai traduit il y a quelques années un livre de Gene sharp (Civilian-Based Defence, La Guerre Civilisée), où il est question du refus de collaborer en cas d'usurpation ou d'invasion. Nos amis Irakiens nous donnent une belle leçon de résistance face à l'invasion injustifiée de Buisson Ardent 2, le Retour. Ils illustrent parfaitement le précepte de Napoléon : "On peut tout faire avec des bayonnettes, sauf s'asseoir dessus". Fieffé Menteur et sa clique n'ont pas fini d'en chier, c'est bon pour les marchands de body-bags. Du côté de la busherie Sharon, les affaires vont bien merci. Lui, il illustre l'autre constat : "les enfants battus deviennent des parents battants" Le gros, là, c'est un vrai battant, surtout depuis la bénédiction de Grand Buisson
Vu à TV5 un reportage Canadien sur l'effarante collusion entre les
intégristes chrétiens d'Amérique (dont le clan Bush)
et le lobby juif. Tout Israël appartient aux juifs, les Palestiniens
n'ont droit à rien, ces "rats qu'il faut éliminer de la
planète" (propos de feu le ministre du tourisme Israélien
avant d'être flingué dans un hôtel). Hallucinant, et ça
explique mieux ce soutien inconditionnel au pays le plus hors-la-loi du Moyen-Orient.
C'était la rubrique "Ca va pas mieux ailleurs, mais ça passe mieux avec le sourire"
Revenons à notre sérénité asiatique, Wan Songkran, Pi Mai, Thingyan, je vous souhaite une excellente année bouddhiste 2547, l'année du beignet, dans la paix et l'harmonie universelles.
