CARNET DE ROUTE 2


Thailande du Nord, Chiang Mai, Triangle d'Or, le Mekong, Laos,
Bangkok, 1er janvier 2002

Quelques impressions en vrac, des observations, ce que je ressens au jour le jour lors de cette incursion en solo dans ces régions, sans prétendre y rien comprendre encore, ni surtout les juger, juste ce que je ressens.


Passé la première impression négative -Thais rébarbatifs, distants, mercantiles et plutôt méprisants envers les 'farangs' ('foreigners', de 'français', comme les 'faranghis' d'Ethiopie)- je commence à mieux comprendre leur attitude envers les blaireaux incultes qui les envahissent chaque année, depuis le départ des épouvantables G.I.'s ! Quand on voit à quel point ces gens sont raffinés, délicats, civilisés, propres, efficaces et détendus, même dans les foules qui se compriment à la sortie du métro ou dans les embouteillages, on frémit d'horreur à la pensée des hordes de racailles occidentales qui viennent se répandre en elles et eux, sans aucun respect pour leur sensibilité. Ils viennent consommer de la chair fraîche, dans le plus bas esprit "rapport-qualité-prix". Et c'est vrai que les adorables poupées Thaies peuvent émouvoir le moine le plus endurci, pas seulement par leur finesse, le grain de leur peau soyeuse, leurs gestes gracieux ou leurs airs enjoués et réservés. Elles/ils dégagent un charme, une douceur palpable. Les hommes gardent sans complexes une certaine féminité que nul ne viendrait leur reprocher. Pas vu le moindre geste ou commentaire agressif envers les nombreux travestis. Chacun semble accepté dans son intégralité. Il n'y a donc pas lieu de se déguiser en macho agressif pour convaincre autrui de sa virilité, dans ce pays ou le masculin/féminin semble une notion assez vague, d'importance plutôt secondaire. Les Thais sont bien plus choqués par quelqu'un de sale, bruyant et agressif, comme beaucoup de backpackers ici.
Après bientôt un an en Inde/Népal, et avant ça 6 mois en Egypte et un en France, c'est la première fois que je me sens sale si je ne prends pas une douche deux fois par jour, avec lavage de la chemise en plus. Ici même les voitures et bâtiments sont d'une propreté irréprochable, voitures lavées tous les jours (3ff).
Ils sont tellement détendus et composés qu'ils peuvent passer la journée en chemise blanche et rentrer le soir, le col toujours immaculé, alors que les pourceaux occidentaux transpirent leurs bières entre deux moulinets des bras, la cigarette au bec.
Et non contents d'être propres sur eux, ils semblent riches. Même dans le quartier "prolo" sur pilotis où je réside, le moindre gourbi ouvert à tous vents recèle ordinateur, télé, radio-platine laser, frigo etc... sans compter les véhicules, jusqu'aux mobs qui semblent toujours neuves. Royaume du crédit à la consommation? Il doit exister un gigantesque cimetière des véhicules de plus de 5 ans, ou bien ils sont de suite expédiés chez les voisins ou en Afrique.

Quelle énorme différence avec la crasse indienne, voire européenne ! Quelle démonstration permanente de civilisation et de développement ! Certes ils sont relativement matérialistes et risquent de succomber aux tentations de la junk food américaine, heureusement trop chère pour beaucoup, au risque d'engendrer une génération d'obèses camés. Pour l'instant une foule Thaie est cent fois plus saine, fine, belle et enjouée qu'une foule occidentale. Leur régime excellent leur garde une forme dont rêvent les occidentaux. Cuisine parfaitement équilibrée, peu de graisses et sucres, peu de desserts, mais légumes, riz, nouilles, sauces non grasses, épices, viandes non grasses, poissons et fruits de mer composent des repas délicieux qu'on savoure dans la moindre échoppe de trottoir pour 10/20ff.

Malgré leur apparente frénésie souriante de consommation de gadgets, portables, vêtements et autres superficialités, ils gardent le sourire, avec grâce et composition. Je conçois qu'ils manifestent un certain mépris envers les bourrins agressifs et nauséabonds qui viennent ici en quête de sexe et finissent parfois par épouser une Thaie, jolie, douce, raffinée, docile, réservée, femme au foyer comblée par le confort procuré par un mari insignifiant, celle dont rêve chaque occidental face à la virago qu'il a épousé, pour le pire souvent plus que le meilleur. Et les Thais arrivent parfois à en éduquer quelques-uns...

Sans doute par paresse intellectuelle, je ne fais guère d'efforts pour parler Thai. Pour de courts séjours l'anglais et les gestes suffisent; vivent les langues véhiculaires globales! Pas besoin de tout comprendre pour se comprendre; de toutes façons on parle toujours trop, et souvent juste pour briser la glace, ce qui n'est guère utile sous les tropiques. Le dessin y réussit toujours mieux que le small talk prôné dans les livres. Les administrateurs Anglais devaient parler la langue du pays qu'on les envoyait traire, ça ne les a jamais rapprochés des populations locales qu'ils exploitaient.
Bangkok, une heure dans un centre commercial de 5 étages dédié à l'informatique et électronique, puis une heure dans le World Trade Centre, m'ont rappelé que je suis vraiment a côté de la plaque techno et conso. Au rythme où tout ça s'accélère ce n'est plus rattrapable (en admettant que je le voulusse). Je comprends pourquoi les cadres informatiques n'osent plus prendre de longues vacances, ils seraient largués en rentrant !
Par contre, à l'instar de Patpong, le supermarché du sexe, ici aussi l'offre déborde au point de saoûler le chaland, j'ai fini par acheter un surligneur à 3ff, made in France de surcroît.
Nonthaburi, banlieue prolo au bout de la ligne de bateaux sur la Chao Praya river. Un lycéen très efféminé et décoré déambule dans le marché, aucune réaction agressive ou discourtoise. A l'embarcadère deux travelos très visibles sur leurs talons hauts, des Katoys, apportent une corbeille de fleurs au skipper qui les remercie, tout ému avec un wai respectueux des deux mains jointes. Aucun quolibet ni regard appuyé dans le voisinage.
Les seuls humains qui dégagent une agressivité latente lorsqu'ils croisent un homme sont les blancs, et parfois les Africains expatriés. Ils se croient obligés de bomber le torse en prenant la composition du chien qui ne démordra pas de son territoire et de son os. Le cartoonist Crumb avait bien illustré ces affrontements.
Moment sympathique avec de charmantes fleurs de pavé qui m'ont entraîné dans leur bar empli de touristes assoiffés de bière et de chair fraîche. Difficile de ne pas se troubler devant la grâce et la douceur enjouée de ces "geishas", qui invitent le client à des jeux de société pour établir un rapport informel. La charmante qui m'avait racolé me fait un gentil massage du dos pendant que je joue au lego local en teck, et je suis reparti après deux verres. Pas insistantes, gentilles. Rien à voir avec les abominables radasses vulgaires et rébarbatives ornant les trottoirs européens, ou vulgaires et joyeuses de l'Afrique; ici tout cela reste ma foi fort gracieux.

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INDE

 

AFRIQUE

   

Bangkok toujours. En sortant de ce vaste centre commercial nickel, peuplé d'une foule magnifique, je suis choqué par le mannequin du Kentucky Fried Chicken, un goret américain obèse qui tend les bras vers le clown du Mac Do d'en face, tous deux s'efforçant d'absorber ces créatures de rêves dans la porcherie américaine. Pourvu que ça reste trop cher pour eux, qu'ils ne se fassent pas trop vite violer leur culture, comme tant d'autres!
Très peu de fumeurs dans la rue et même aux terrasses de cafés et restos. Pourtant je sais qu'il y a un gros problème de consommation d'amphétamines et autres saloperies dans les lycées et facs, engendrant régulièrement des incidents de violence de groupe. Pression des producteurs locaux liée à la pression des résultats scolaires?
Mais comment ce pays en crise économique parait-il bien plus riche et développé que bien des pays occidentaux? Très peu de mendiants, bien moins qu'en Europe en tous cas; et peut-être mangent-ils leurs handicapés à la naissance? Ou ils les cachent, l'handicap étant considéré comme la conséquence de mauvaises actions dans une vie précédente.

Propreté méticuleuse, même dans la cabane bambou au bord du fleuve que je loue 30ff/nuit à une famille, dans un quartier populeux ; le sol est carrelé et le propriétaire insiste pour changer les draps et faire le ménage chaque jour.
"Mens sana in corpore sano" groupes de personnes de tous âges se livrant aux exercices de Tai Chi Chuan ou d'aérobic dans les parcs ; le moindre étal sur le trottoir vous sert un repas propre et délicieux pour quelques pièces, sourire compris. Parfois des Thais en famille vont s'encanailler à Kao San road, le ghetto des backpackers embiérés, pour voir de près ces farangs crasseux, bruyants et exhibitionnistes, de vrais bourrins au pays des elfes.
Même les contrôleurs de bus peuvent être charmants, relax, souriants. Le dernier, une véritable "tapette" de 18 ans d'après les canons européens, officiait avec enthousiasme, sans que personne y trouve à redire, bel exemple de tolérance.
Plus je voyage, plus je constate qu'il y a quelque chose de vraiment malade dans la "civilisation" occidentale déclinante, qui n'a pas l'humilité de reconnaître que c'est à elle de prendre des leçons de savoir-vivre et d'éducation auprès de ces nombreuses civilisations bien plus évoluées au niveau des relations humaines. Quel intérêt d'envoyer des couillons vers Mars, quand les rues de Los Angeles sont une vraie jungle de haine violente?
J'en viendrais presque à souhaiter me faire braquer, pour me ramener à la réalité, me prouver que j'idéalise ces pays, mais il ne m'est rien arrivé de fâcheux depuis longtemps, ni en Asie ni en Egypte. La dernière tentative violente fût à Johannesburg, mais l'Afrique noire, déculturée et asservie par les colons, n'a plus guère de repères culturels intrinsèques, 90% de leurs religions sont d'imposition récente.

Ici, même les flics sont élégants, véritables minets de séries policières, minces, sanglés dans leur uniforme moulant, ils patrouillent en couple sur leur petites mobs, avec leur casque dorés.
Ces Thais ressemblent à des tapettes, beugle le minable beauf du samedi soir dans sa campagne gauloise. Certains sans doute, mais redoutables en boxe thaie. Le champion de Thailande junior il y a deux ans était un adorable travesti de Chiang Mai, tout pétillant, qui déclarait à la télé : "j'espère que mes prochains adversaires ne seront pas trop mignons, je ne voudrais pas les défigurer!"
Pas une seule expression de méchanceté, de stress ou d'agressivité depuis 17 jours que je me promène en Thailande du nord.
Voici encore un pays où nous pourrions puiser des leçons d'éducation. De jeunes délinquants des rues sont pris en charge par des monastères bouddhistes; tondus, vêtus du safran qui leur confère une nouvelle dignité visible, ils retrouvent une identité, des valeurs, des repères.
Bouddhisme Theravada, la voie du milieu, bien plus relax que le bouddhisme tibétain. Pas de Dalai Lama ici, chacun peut trouver sa voie en lui-même, sans recourir à l'idolâtrie d'un guru, sans structure hiérarchique pyramidale qui conduit à la prosternation et à la dépendance devant un roi-dieu. Le Potala de Lhassa illustrait bien cette distanciation pharaonique entre les Dalai Lamas de ce monde et leurs serfs. Finalement, si les Chinois, ces abominables barbares incultes et sales, n'avaient pas annexé le Tibet, les bourgeoises occidentales feraient circuler des pétitions pour libérer le peuple tibétain du joug théocratique médiéval qui l'asservissait. Grâce à Mao, le vénérable Dalai Lama a vu son pouvoir spirituel renforcé, acquis un prestige international inespéré, et conserve les avantages d'un chef d'état sans les inconvénients intrinsèques.
Il suffit de voir les intrigues violentes qui ont entouré l'avènement du 17éme Karmapa, non reconnu par une partie des leurs. Faux et usage de faux, reconnus par les lamas auteurs de la fausse lettre désignant le successeur, accusation réciproque de collaboration avec les Chinois, financements occultes, violences, meurtre par balle d'un lama influent, au volant de sa Mercedes. Trop de pouvoir, de hiérarchie, trop de manipulations, d'argent, et l'on est à mille milles des préceptes premiers du bouddhisme : le détachement du matériel et de l'affectif.

Les bâtiments et voitures rutilantes de l'Unicef à Bangkok, superbement situés en bord de rivière, près de Kao San, suscitent l'envie d'être recruté par cette admirable organisation; plus de soucis matériels, et le manoir de fonction laisse songeur... ambassadeur, ou responsable de l'amélioration des conditions de vie des gamins des bidonvilles?
Les rats de Bangkok doivent passer un sale quart d'heure de shampoing lorsqu'ils se font piéger.
A force de côtoyer ces stéréotypes et caricatures, je m'interroge sur ma propre unicité. Combien ont déjà écrit Steppenwolf ou l'Etranger? Quand je relis le 'Discours de la servitude volontaire' écrit par La Boêtie à 18 ans en 1576, j'envisage de devenir modeste. Mais quand j'entends les discours de ces magouilleurs Français qui font les marchés de rue de Tokyo ou Londres, je les plains de n'avoir d'autre culte que l'argent, la bière et les filles qu'on paye. Heureusement tout n'est qu'apparence, et sans doute éprouvent-ils aussi de profondes périodes de questionnements philosophiques.


 

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