Vientiane, 30 janvier. Même ici, je suis réveillé par le symbole irritant du rayonnement culturel de la France, le coq Gaulois ! Vientiane, la capitale de ce pays campagnard, n'est qu'une bonne ville sans prétention assoupie au bord du Mékong, face à l'Eldorado dynamique de la Thaïlande. Ici aussi, les gens sont tranquilles, calmes et souriants, ils ont le temps. Promenade nocturne le long du Mékong, peu de lampadaires, dalles disjointes, potagers tout au long en contrebas du talus où se nouent des rencontres furtives ; le palais présidentiel, bête sous-préfecture de province française genre Die (Drôme), avec moins de circulation, d'agitation, d'enseignes, de pubs ; j'assiste à la pose d'un sigle Pepsi dans un restaurant, le propriétaire reste longtemps perplexe devant ce symbole éminemment capitaliste. Quelques monastères, un arc de triomphe en béton, qu'on appelle l'aéroport vertical, car le ciment, don des Américains, était destiné à construire une piste d'atterrissage. Cette bourgade plate s'explore facilement en une journée à pied ou à vélo. Peu d'attrait après le charme de Luang Prabang. Les expatriés installés ici s'ennuient avec application, derrière leur comptoir de restaurant (Le Côte d'Azur, Le Provençal…), le regard lourd d'une bête en cage, qui s'allume lorsque des habitués, compatriotes expatriés, viennent faire le plein de nostalgie et de pastis. D'autres, les élites des ONG, parquent leurs rutilantes Toyotas bardées de sigles humanitaires devant les quelques bars discos-boîtes à radasses. Ils tentent de noyer leur solitude de réfugiés de luxe et leur ennui parmi leurs congénères, dansent à l'Européenne sous des basses technos ou transe, puis rentrent s'écrouler au petit matin, raccompagnés par leur petite amie mercenaire, après avoir dépensé en une soirée un mois de salaire local. Même ici, peu de mendiants ; l'un d'eux, rencontré le soir de mon arrivée, me fait visiter les berges du Mékong de nuit ; c'est un orphelin (merci Uncle Sam), 18 ans aujourd'hui ; je lui paye un repas d'anniversaire dans une gargote en plein air. Piscine municipale, 1f l'entrée, pas un blanc, trop sale pour eux, ils se retrouvent à la piscine du Novotel, à 5$ l'entrée filtrée. Une bande de gamins m'entoure d'attentions, on joue au loup, on dessine, sous le regard amusé des voisins.
Rencontré un collègue Ecossais avec sa bétaillère à touristes ; je l'avais dépanné l'an dernier en Himalaya indien, puis retrouvé au Ladakh.
Le gamin d'un resto m'offre des fruits confits, je lui demande où on les trouve, il enfourche son vélo et m'accompagne jusqu'au marché. Le Pont de l'Amitié, frontière Laos-Thaïlande sur le Mékong, puis Nong Khai en Thailande, ou je prendrai le train de nuit pour Bangkok. Après-midi bières avec un Suisse Allemand et ses compatriotes ; installés à Pattaya, ils font leur visa-run mensuel, ce qui est plus simple que de demander un permis de résidence : on sort du pays, on rentre une heure après avec un nouveau visa d'un mois, sans limite.
Embarquement sur le train de nuit pour Bangkok ; trois ados sur le ballast, grands sourires, m'offrent une cigarette et tentent de communiquer joyeusement, quelle douceur ambiante ! Gare d'Udon Thani, 20 heures, 2mn d'arrêt ; adieux joyeux sur le quai, des familles entières échangent des adieux en riant, apercevant un blanc à la fenêtre, ils engagent leurs petits à me saluer de la main. Le train s'ébranle, plus loin sur le quai, un bonze vêtu de safran médite, assis en position du lotus sur son banc, face au train qui défile, il reste "de bonze"'. C'est à ces détails que l'on ressent la "magie de l'Orient". 2 flics armés, courtois, patrouillent tranquillement dans le train, on sent qu'on peut dormir tranquille ; pas dans ce train que des apprentis-légionnaires risquent de défénestrer un arabe, ou que des loubards de banlieue vont violer une pauvre fille sous le regard terrifié de leurs voisins.
Arrivée matinale à Bangkok, flânerie sur les berges de la Chao Praya, université, innombrables gargotes et boutiques spécialisées dans les Bouddhas de collection, avec experts à loupes, magazines spécialisés, argus du Bouddha, même ambiance furtive que les quartiers juifs diamantaires d'Anvers ou de Londres ; tous ces experts très sérieux qui s'absorbent avec componction sur des objets parfaitement dérisoires, comme toute activité humaine d'ailleurs. Près des monastères, entre les seaux d'anguilles, poissons-chats et tortues destinés aux gourmets, des étals sont spécialisés dans la panoplie du novice : seau en plastique orange, dans lequel on entasse robe de safran, brosse à dents, images pieuses, sandales, parapluie-ombrelle, cuvette, savon, lessive, serviette safran, bol à aumônes, biscuits, etc, le tout emballé sous cellophane, divers tarifs selon le remplissage et la qualité des tissus.

3 février 2002, Bangkok-New Delhi ; dès l'avion, je replonge dans le sympathique bordel indien ; chariots coincés, sièges et coffres ouverts et refermés 10 fois pour rien, concertations et palabres innombrables pour chaque détail de routine ; équipage et hôtesses dépourvus d'attraits et de sourires, peut-être des apprentis-terroristes ou des flics en civil.
J'aime bien voler vers l'Ouest au coucher du soleil : il en est prolongé d'autant.
Un petit blanc de 2 ans déambule dans la coursive, sa mère se lance à ses trousses, des fois qu'il se perde ou tombe de l'avion. Elle doit protéger son petit du monde extérieur si méchant, même dans ce cadre protégé et désarmé, et l'empêcher de s'ouvrir au monde de sa propre initiative. Les gamins du tiers-monde sont déjà si éveillés, actifs et autonomes à cet âge. Si on projetait une bande de petits de 5 ans sur une île déserte en situation "Sa Majesté des Mouches", les petits blancs seraient maternés ou dévorés par les petits toucouleurs.

Delhi, Pahar Ganj, début février, 12°, après les 30° de Bangkok, on se rapproche de l'hiver européen. Tiré du lit dès 6 heures par la musique à fond dans la rue, puis les prières du matin dans le temple voisin, et voici les premiers des millions de coups d'avertisseurs qui vont résonner aujourd'hui dans Delhi, et dans tout ce vaste pays. Un milliard d'Indiens entament leur journée ; raclements de gorge, longs crachats, défécations conviviales le long des voies ferrées ou du Gange sacré. L'Inde est incroyablement sale après la Thaïlande ; impression de remonter le temps à chaque retour ici ; manque de réserve, bruit, laisser-aller, crasse et négligence générale font ressortir le côté animal de l'humain qui, méprisé dans le système des castes, a tendance à faire fi de sa dignité et de son apparence. L'humain de base, brut de décoffrage, mais en même temps chaleureux, joyeusement inefficace, querelleur mais pas bien méchant, bruyant, crédule et superstitieux.
4 Indiens contemplent un taureau qui pose devant le café, en plein centre de Delhi ; ils commentent ses attributs, chaque appréciation ponctuée d'un hochement latéral des 4 têtes. Conducteurs de taxis et rickshaws sont en grève, contre l'imposition de nouveaux compteurs plus difficiles à trafiquer, toujours l'argent, les marchandages dérisoires. Et toutes ces vaches qui glandent au milieu des rues ! Le taureau pique un galop, les badauds s'égayent. Payé un petit-déj à un petit cireur de pompes du Rajasthan. Après deux mois sans cireur en Asie du Sud-Est, il y en a pléthore ici ; tout poli, discret, courtois, il insiste pour me cirer les chaussures gratuitement, la prochaine fois ; celui-ci va à l'école tous les soirs à 16h30, et se débrouille bien en anglais.

C ARNET DE ROUTE 5
 
 


Fin 2000 début 2001, au Caire, quelques écrivains boycottent le salon du livre pour protester contre l'incarcération d'un auteur, motif : selon lui, les pays musulmans ont pris un énorme retard dans leur développement scientifique et technologique, à cause du carcan de l'islam sur les modes de pensée progressistes.
C'est le sujet abordé en page 260 de Plateforme, qui a du en faire frémir quelques-uns...
J'ai commandé ce livre à une amie qui venait me rendre visite dans mon repaire de l'Himalaya indien, suite à une critique parue dans Trek magazine ! Le sujet du tourisme sexuel traité sans hypocrisie, plus la redéfinition adéquate du guide du proutard avaient motivés mon choix. Pas déçu.
Les prouteux envisageaient même des poursuites, les niais ? Rien qu'à voir leurs faces de simplets, ça me ramène à la primaire, quand je tirais des coups de pied dans leur cartable pour les voir tournoyer en symbiose. Leur guide de l'Inde du nord ne mentionne même pas Lucknow, à mi-chemin Delhi-Bénarès, 2 millions d'habitants, ancienne capitale des nababs, un des sites prestigieux de l'architecture Moghole, célèbre pour sa mutinerie contre les Anglais, et même qu'ils ont un collège renommé, fondé par un mercenaire Lyonnais du 17ème siècle, La Martinière. Par contre ces niaiseux enjoignent au blaireau qui les lit de ne pas se faire raser en Inde, "risque très réel d'attraper le sida". Ceci prouve leur méconnaissance totale de la civilisation indienne, avec son système de compartimentage en castes et de pureté ; aucun Indien ne boira dans le même verre qu'un autre, ne touchera la même cuillère. Si ces prouteux se mélangeaient un peu, sans peur, ils verraient comment boit l'Indien : il fait couler l'eau dans sa bouche sans jamais toucher le verre de ses lèvres. Idem chez le barbier, aucun Indien, même en prison, ne se fera raser avec une lame qui a servi à quelqu'un d'autre. Mais il est vrai que pour le guide du proutard il serait "suicidaire de conduire en Egypte" et le voyage en moto n'existe même pas dans leurs rêves les plus aventureux. Au chapitre sexe, les Occipitaux miséreux du cul ont du couiner, tout en savourant les quelques passages qui pouvaient enrichir leurs fantasmes du samedi soir.
Les confréries de mal baisées qui tentent d'amener le reste de la planète dans le giron de leur tristesse vertueuse ont du s'émouvoir aussi (pardon, elles ne 'baisent' pas, elle font la moue). Ces délaissées moroses qui partent en croisade contre les "exploitations sexuelles" de tout style ont-elles seulement conscience que les médias leur ouvrent leurs portes pour leurs campagnes de mères la pudeur, parce que le sexe augmente les tirages, quand il y aurait pourtant matière à gueuler sur des sujets plus tragiques, mais que ce serait trop politique ? Quand vont-elles s'émouvoir sur le génocide perpétré allègrement par Ariel Sabra&Shatila avec la bénédiction de ses bailleurs de fond américains ? Quand partiront-elles en campagne contre les bombardements américains sur l'Irak, contre l'embargo qui continue de tuer des milliers de jeunes Irakiens ? Et puis, ces braves bourgeoises chrétiennes ou communistes (même combat), quand elles auront réussi à interdire la prostitution et le travail des enfants dans les pays pauvres, elles leur proposeront quoi ? Le retour au cannibalisme ? Elles ne comprennent pas que l'Europe fonctionnait comme ça il y a moins d'un siècle ? Qu'on ne peut pas décemment vouloir imposer à d'autres cultures les vues de la sienne ? C'est là une nouvelle engeance de missionnaires, plus insidieuse que les Livingstones, parce que convaincue d'avoir raison, face à de braves gens qui ignorent où se trouve "ce petit pays, la France". Comme les inquisiteurs, elles sont prêtes à éradiquer les réfractaires par le feu, pour leur permettre d'accéder au salut de leurs âmes.
Henri Atlan suggérait qu'il faudrait enseigner à l'école la "lecture des médias" pour en comprendre les rouages. Le sexe fait vendre, par ce qu'il tracasse et titille l'Empire Judéo-Chrétien, depuis sa fondation. Les occidentaux ne peuvent admettre que pour d'autres personnes, bien plus nombreuses qu'eux, le sexe est naturel, hygiénique, sans arrière-pensée et sans blocage intellectuel. Fantasme de l'Arabe ou du Nègre bandant toujours prêt à tirer son co
up, même sur les vieilles, grosses moches imbaisables qui raffolent des croisières sur le Nil parce qu'elles vont enfin pouvoir se faire reluire. Et oui, le tourisme sexuel, ce n'est pas que les mecs ; j'ai vu des charters entiers de thons allemands sur le retour se faire décharger à Tamanrasset, pendant que mes amis locaux faisaient leur marché en les évaluant au resto de l'hôtel Tahat. Idem en Egypte, et dans la plupart des destinations d'Afrique noire. Mais pourquoi donc les occidentaux se font-ils une telle montagne de cette fonction naturelle ? Pourquoi est-il tabou, voire criminel de toucher untel ici et pas là, alors que sous d'autres cieux rien de tel ? En Inde et dans les pays arabes, les hommes s'enlacent, se bécotent, se baisent un peu, sans que ça crée de remarques désobligeantes. Et force est de constater qu'on se sent beaucoup moins agressé dans une rue du Caire ou de Delhi qu'en Occident, parce que les hommes peuvent éprouver de la tendresse entre eux, les ados peuvent se caresser, et pas juste derrière l'oreille, sans qu'on y trouve à redire. Bien sûr tout n'est pas rose, et le rapport aux femmes, s'il est parfois lamentable, l'est toujours moins que chez les castrés américains, obligés de se payer des stages pour réapprendre à se comporter en hommes qui peuvent dire non et taper du poing sur la table face à leurs viragos à lunettes d'écaille.

A part ça, des passages lumineux dans ce livre, ouvert au hasard, page 369 : "Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre ; et, de plus, nous continuons à l'exporter".

La frappe chirurgicale (ben quoi, c'est pas une marque déposée des amerloques non ?) du 11 septembre peut donner l'espoir que les occidentaux finiront par se voir dans leur miroir pour ce qu'ils sont : une civilisation en perte de vitesse au point de vue social et humain, parce qu'entièrement tournée vers le profit et la technologie, sans autres aspirations que bassement matérielles et tristement normatives. Hors une civilisation qui n'a plus de spiritualité, donc de rêve inaccessible, finit par se mordre la queue, comme la dérisoire décadence et chute de l'Empire soviétique. Les soviets ne proposaient comme rêve qu'une médaille du travail et une datcha dans la grise banlieue de Moscou ; quelle tristesse ! Maintenant ils ont le rêve coca cola, c'est guère mieux, à part la couleur, mais un jour ou l'autre on finit par aspirer à autre chose que des choses, et là, ça casse.

Présentation

Aventuremoto

Carnets de route

1- 2- 3- 4- 5- 6- 7- 8- 9 -10 - 11 - 12 - 13 - 14 - 15 - 16 - 17

INDE

 

AFRIQUE

   

 

. Bangkok fin 2545, calendrier bouddhiste.

12 janvier, journée des enfants en Thailande ; tout est gratuit pour eux, restos, spectacles, cinés, promenades à vélo ou éléphant, casernes portes ouvertes, manèges, ballons, jeux, les flics distribuent des glaces ; tout le pays honore ses gamins, dans la bonne humeur générale.
Ce soir combat de boxe Thaie ; l'ancien champion travesti de Chiang Maï ne combat plus, il s'est fait opéré(e) et a ouvert un resto. Un regard sur la télé : rien de passionnant, infos (les malfaisants sont montrés menottés et honteux), comédies locales, encore des travelos, mais pas de films violents américains. Principalement des programmes Thais, même pas de news en anglais dans ce pays hyper visité (affirmation d'indépendance?) et la télé n'est pas assez intéressante pour qu'on s'y attarde. Aux infos, accidents de la route, victimes ensanglantées interrogées sur leur brancard, tout penauds, dissuasif. Entre deux pubs, un petit flash sur une prison, prisonniers enchaînés, assez dissuasif. Pas de pub pour les junk foods ou cocas, et à la fin des news, les deux présentatrices font un gracieux waï de salutation, les mains jointes sur le front en saluant bien bas.

Chiang Maï - Chiang Raï en bus.
Consternation, deux couples de Français bas de gamme dans le car ! L'un des couples en guerre larvée ; piques, sous-entendus, grossièretés ; une brillante démonstration de vulgarité, doublée d'une leçon de célibat et des mille et une manières d'aggraver une situation déjà guère reluisante. "Elle a un beau petit cul, l'hôtesse du car", je sens l'épouse sur le retour se raidir à ce commentaire spirituel. Monsieur a préféré s'asseoir près d'un garçon Thai plutôt qu'à côté de sa légitime, qui semble la tête pensante de cette lamentable association. Lui : "c'est comment qu'çà s'appelle le patelin où qu'on va ? C'est long ?" Elle : "Chiang Raï, 3 heures". Après 1h30, arrêt repas toilettes dans une halte routière. "Ca y'est? on est arrivés ?" "Ben chais pas, demande !" "Mais y parlent même pas français ces bêtes-là !" Après l'arrêt, commentaires prolongés sur la bouffe "c'était bon hein ces petites boulettes" "Oh ben oui, du poulet, et pas trop gras" "C'est quand même un beau pays hein ?" "Et c'était pas cher les boulettes hein ?"
Le soir au Night Bazar, il y en a un arrivage tout frais, de ces blaireaux, qu'un chèque a catapulté par hasard dans le Triangle d'Or, sans aucun apprêt sur leur surface mal dégrossie. Monsieur s'adresse à la vendeuse de tissus : "Et toi, c'est combien ?" Rires gras, tandis que les rébarbatives qui leur servent de compagnes examinent d'un oeil d'huissier les soieries et autres babioles, inspectant tout çà de l'air réprobateur qu'elles arboraient la veille devant les camemberts de leur Intermarché local.
La Thaïlande et ses plaisirs faciles est une destination de célibataires, ces couples sur le retour risquent de s'y briser, eux qui ne tiennent que par la force de l'habitude, la résignation et la terreur de la solitude ; juste le fait d'être attendu le soir par quelque chose, même un animal domestique, afin d'échapper à la vacuité de leur existence. Rien ne peut justifier un tel carcan, une telle veule compromission. J'espère que cette pauvre femme empoisonne son mari à petites doses de mort aux rats.
"Familles je vous hais ! foyers clos, possession égoïste du bonheur !" clamait le vénérable Gide (qui serait embastillé de nos jours) ; la notion de couple peut se concevoir comme "être deux face au monde", ou "se protéger l'un l'autre contre l'extérieur et la solitude". Quand le 'Je' devient 'Nous', il passe au second plan ; si le rapport à l'un devient passionnant, le rapport aux autres s'appauvrit d'autant. Si l'un des partenaires a une forte personnalité, l'autre finit par abdiquer la sienne et rester dans l'ombre du dominant, en devenir le faire-valoir. On peut compter sur les doigts d'une main les couples célèbres où la gloire de l'un n'a pas occulté la personnalité de l'autre ; Pierre et Marie Curie, Bonnie and Clyde, Laurel et Hardy, Simon and Garfunkel ; mais là encore, lorsque ces couples se séparent, il est rare qu'ils connaissent le même éclat chacun de son côté. Combien de couples où l'un des conjoints finit par sacrifier ses amis personnels au profit de nouveaux "amis de couples", en général d'autres couples "partageant les mêmes valeurs", les mêmes soucis ; d'ailleurs "nous allons procréer et faire construire", à défaut de créer et découvrir. Et le dimanche nous irons manger chez Pierre & Marie, Alain & Laurence, qu'il serait inconcevable de dissocier, comme Pierre & Vacances ou Jacob & Delafon, ou de n'en inviter qu'un, même si l'on ne supporte pas l'autre. Ainsi de nombreux couples se ferment insidieusement à l'extérieur, se restreignent à leur cercle d'intimes rassurant ; adieu le vaste monde et sa foultitude de rencontres enrichissantes ; on revient à la notion de tribu fermée sur l'extérieur.

 

17 Janvier 2002, 06 heures, Chiang Raï - Chiang Khong, en bus vers la frontière du Laos, sur le Mékong.
Bus local, pas un touriste. La vie suit un parcours tortueux, fort heureusement ! la ligne droite est trop monotone. Même les arrêts de bus en bois, en pleine brousse, sont artistiques, surélevés pour la pluie et les serpents, un toit de pagode à plusieurs angles, et des bancs en teck. Ce trajet en bus public est une promenade, rythme tranquille, c'est pas la course ; les passagers, relax, bavardent ou dorment, le chauffeur s'arrête complaisamment à chaque requête, ni musique ni vidéo, tranquille. Le contrôleur n'ose pas réveiller mon voisin, ça pourra bien attendre.
La plupart des villages traversés ne comportent que des maisons en teck sur pilotis, confortables et entourées de verdure et fleurs, bougainvillées, cocotiers, bananiers, manguiers, ananas. La prohibition ici concerne les coupes de bois, et les casinos (on file donc au Laos et Myanmar pour le bois, Cambodge pour le jeu). Les rares bâtiments laids sont les stations-services des multinationales, carrés de béton peints dans un souci d'économie rationnelle et de visibilité. L'architecture locale n'aime pas l'angle droit ou trop aigu ; les pointes sont souvent rehaussées d'un arrondi ou chantournées. Depuis un an ou deux, sous la pression des écolos, mesure radicale : interdit de couper un arbre en Thaïlande, 35000 personnes réduites au chômage ou à la contrebande de bois avec les pays voisins plus pauvres, qui déboisent à tour de bras, vu l'accroissement de la demande. Espérons que le gouvernement reviendra à une gestion raisonnable de ses forêts, car sur l'autre berge du Mékong, le Laos se désertifie.

1f50 le litre de super, servi avec le sourire dans des stations modernes, ouvertes 24/24, avec leur supérette, sans vitre ou guérite pare-balles ; le bouddhisme prévalant prône la non-violence et interdit le meurtre.
Le prix dérisoire des carburants explique la rareté des camions (qui ne roulent que de nuit) ; la plupart des produits sont acheminés par voie maritime, le marché intérieur est alimenté par le train, le fleuve et les nombreux pick-ups japonais rutilants, qui peuvent livrer à flux tendu les quantités requises dans les villages les plus reculés, vu la qualité du réseau routier. Prix généralement bas, car TVA à 7%, même sur les produits de luxe.

Reco solo en moto dans le triangle d'or, villages de réfugiés Chinois du Kuo Min Tang ; village 'tribal' au bout d'une petite route de montagne, mariage local, accueil chaleureux et alcoolisé, repas, invitation à dormir sur place. Dans la corbeille des mariés, chacun glisse une enveloppe avec quelques billets et prend un lien de coton blanc dont il entoure les poignets joints des jeunes époux. J'y ajoute une vieille photo de la reine, cadeau d'un photographe de Chiang Maï. Tout le village est pêté à cette fête, mais sans violence ni agressivité, mes voisins m'abreuvent et m'offrent respectueusement des cigarettes. J'ai bien du mal à m'extraire, en titubant quelque peu sur ma bécane. Réveillé à 3 heures du mat par un Américain ivre qui s'est trompé de chambre, coincé sa clé dans ma serrure, je reste cool. Au matin cet ivrogne me paye le breakfast pour s'excuser, tandis qu'il attaque en tremblant sa première bière. Ce brave gars tout bouffi par l'alcool, paupières gonflées, oeil rouge et cheveux gris, n'a pas 40 ans et il ressemble déjà à Orson Wells. Ancien technicien à Hollywood, il habite depuis deux ans Mae Saï, à la frontière Birmane. Il est descendu ici pour voir le magistrat, suite à une perquisition chez lui. Ce qui l'a choqué, c'est que les flics ne se sont même pas déchaussés pour entrer chez lui ! Manque de respect inconcevable ici.

Même les poubelles sont esthétiques ici, outres ventrues en caoutchouc noir, posées devant les maisons, sur des trépieds anti-chiens. Il est vrai que même les plaques de rues sont ouvragées et ornées de bas-reliefs polychromes. Même l'extérieur des commissariats et des prisons est fleuri. Je sais, l'intérieur ne l'est sans doute pas. Et ces temples dorés, dans le moindre village, jolis sans être criards, comme les chromos hindous. Rien d'étonnant à ce que l'on trouve dans la jolie région de Chiang Maï beaucoup de croix ; pas mal de missions et écoles chrétiennes par ici, même les adventistes et autres sectes se sont implantés, les Thaïs sont bien tolérants. Pourquoi ces missionnaires doivent-ils afficher leur marque avant de "faire le bien" ? Aider pour aider ne leur suffit pas, il leur faut convertir et recruter, et comme ils ont affaire à des gens pas contrariants, ça peut marcher. Un précepte Bouddhiste affiché au pied du Chedi géant de Chiang Maï rappelle que celui qui fait le bien pour gagner des mérites ne fait pas le bien.
Dans le bus, je me tourne vers ma charmante voisine, échange de sourires sans malice ; ici personne ne répondra au sourire d'un inconnu par "on se connaît ?" ou "tu veux ma photo ?".
Albert Schweitzer, brave homme de dieu tâchant d'aider les Africains, et grand organiste, répondait à une question sur la civilisation "c'est un concept intéressant, il serait temps de l'inventer". Je me demande s'il était venu en Asie bouddhiste non colonisée, par exemple le Siam, où on avait certes coupé la tête du premier émissaire Français en guise de fin de non recevoir à l'idée d'une colonisation.
Et quelle propreté ! Partout du linge étendu, dans la moindre guest house à 30f, on me change draps et serviettes chaque jour, quel contraste avec l'Inde ! Une partie de la population essore les touristes, l'autre le linge, une autre la drogue, d'autres encore blanchissent tout ça ; les puissants prennent leur commission pour fermer les yeux, ou organisent activement le marché parallèle, dans un ensemble plutôt harmonieux.
Et le klaxon ! En Inde un klaxon muet constitue une panne majeure, avec arrêt immédiat pour réparation ; ici non, c'est calme, le chauffeur de bus donne deux petits coups discrets d'avertisseur lorsqu'il approche d'un de ces arrêts propices à la sieste, au cas où un patient se serait endormi. Chacun reste tranquille dans son coin, plongé dans une sorte de méditation paisible, répondant aux sourires, mais sans tenter de s'imposer. Très peu parlent anglais, hormis dans les centres touristiques ; un jeune stagiaire d'agence touristique s'excuse de son mauvais anglais : "Nous n'avons jamais été colonisés, donc pas d'opportunité pour apprendre une langue étrangère, comme chez nos voisins".
En plus du Bouddhisme Teravada, l'approche de la vie est marquée par le concept du "sanuk", ce doit être amusant, sinon pourquoi le faire ? Même chez celles et ceux louant leurs corps, hormis celles venant des régions pauvres du nord-est ou de Birmanie, la majorité se tourne vers cette activité par choix : 52% pour gagner de l'argent facile, 35% pour avoir un boulot libre, sans horaire fixe et contrainte, 20% pour l'expérience et 15% pour le plaisir (plusieurs réponses possibles, étude sur les prostituées de Chiang Maï). Le gain monétaire a deux aspects, d'un côté on donne de l'argent à la famille, de l'autre on s'enrichit, gadgets, fringues, portables et autres futilités. Donc les "touristes sexuels" honnis en Occident, semblent relativement bien perçus et acceptés, y compris dans les familles de leur dulcinée, de même que les couples mixtes à plus ou moins long terme, dans la mesure où ils contribuent au mieux-être matériel, et parfois affectif, d'une bonne partie de la population. Les filles Thaïes déclarent souvent qu'elles préfèrent épouser un farang riche et ennuyeux plutôt qu'un Thaï pauvre qui les trompe et les bat.

Serais-je volage avec les pays comme d'autres avec les filles ? Toujours à la recherche d'un lieu qui me plaise totalement, en sachant que cela ne peut être que passager ; ça me pousse toujours plus loin vers l'Est, dans une pérégrination douce à vivre. Udaipur, au Rajasthan, reste ma ville préférée en Inde, mais trop chaud de mi-mars à mi-septembre ; Naggar dans l'Himalaya, est agréable de mars à novembre, trop froid ensuite, et limité culturellement. Tout cela motive à rester nomade. Le bateau est bien de ce point de vue, mais ça limite bien souvent à des incursions à terre, un peu coupé du monde des terriens, qui est parfois bien joli.

 

Chiang Khong, 17 janvier ; petite ville frontière au bord du Mékong, fermé à la navigation pour 3 jours : meeting intergouvernemental au Laos en face, dans le cadre de la lutte contre le trafic d'opium et d'amphétamines depuis le triangle d'or.
Balade d'une journée en moto dans les montagnes du coin, villages proprets ; sur le chemin du retour, l'épicière qui me vend un peu d'essence m'abjure de ne pas emprunter la piste que j'envisageais, pour cause d'attaques meurtrières de bandits de grand chemin la semaine dernière, quel pays de rêve, même des westerns gratuits !

19 janvier, le Laos, enfin !
Traversée du Mékong en pirogue, Houay Xay, porte frontière de l'Indochine. Formalités de douane rapides et souriantes, bled sympa et dénué des gadgets Thaïs, nous voici en territoire communiste, mais pas forcené. Petit déj à l'embarcadère, café au lait, baguette beurrée ! Descente du Mékong, entassés à 25 dans une barcasse à moteur, suivie de 2 autres barques de 15 mètres. L'itinéraire devient populaire chez les "backpackers", 2 jours de navigation pour Luang Prabang. 7 heures pour Pakbeng. Je décide d'arrêter ici ma "croisière" parmi les blancs, et le lendemain j'embarque sur un camion pour Oudomxay, 5 heures de "route" pour 135km. Thierry, photographe et chauffeur de limousine Parisien, se joint à moi pour cette étape, et nous voici enfin dans le vif du sujet. Oudomxay, gros bourg reconstruit après avoir été rasé par les B52 Américains durant la guerre secrète, correspondance en taxi-brousse pour Pakmeng, 3 heures, puis 1 heure de tuk-tuk pour Nong Khiaw, sur la rivière Nam Hou. Ce village hors du temps, de part et d'autre de la rivière, est relié par un pont moderne et vide de véhicules. Nous sommes le 20 janvier ; ici, le jour de l'an joue les prolongations, et tout le village est dans la rue jusqu'à 2/3 heures du matin. Tout ce joyeux monde est imbibé de whisky Lao, beer Lao et fumette, mais aucune agressivité, et accueillants, doux et ouverts ! adorables !
Comment les Américains ont-ils pu massacrer ces gens si paisibles pendant 9 ans (1964 à 1973), alors que le pays était neutre ? ! Le PC local, le Pathet Lao, soutenait le Viet Cong, donc les B52 lâchaient leurs bombes sur la piste Hoh Chi Minh en rentrant du Vietnam. 2 millions de tonnes de bombes, ils ont reçu en cadeau, plus que le total de la deuxième guerre mondiale, guerre tenue secrète par Washington jusqu'en 1969, malgré leurs 177 missions par jour, un décollage toutes les trente secondes depuis la base secrète de la plaine des Jarres ! "l'autre théâtre des opérations", qu'ils appelaient ça ! Les villageois se terraient dans des grottes ; un pilote a réussi le glorieux fait d'armes de larguer une bombe au phosphore dans l'une d'elles : 400 morts, principalement femmes, enfants et vieillards, brûlés vifs par l'oncle Sam. Pas étonnant qu'il n'y ait que 5,5 millions d'habitants au Laos. Mais, par un miracle de résilience et de sérénité, ces paysans qui ne voyaient pas leurs assassins du ciel, devaient conserver leur philosophie bouddhiste : "ha, ben v'là qui pleut encore des bombes aujourd'hui, mieux vaut s'abriter, on repiquera le riz de nuit". 9 ans comme ça, et voilà qu'ils fabriquent et vendent du coca ! Pas rancuniers ces braves gens.

 

 

 

Luang Prabang, 25 janvier.
Breakfast face à la maisonnette française qui abrite le bureau de l'immigration et des étrangers. Crépi gris, grille coulissante entrouverte ; l'uniforme du bas, mains dans les poches, reste cinq minutes dans l'entrebâillement, il regarde la bourgade (16000 habitants) qui s'éveille ; à l'étage son chef fait de même depuis son balcon. Sans se voir, tous deux semblent un peu dépités de se retrouver mis en boîte, réduits à cette petite fonction, tandis que leurs compatriotes des campagnes semblent si épanouis. Ils sont trois à présent, dans l'entrebâillement sur la rue, sur la vie ; tous trois les mains dans les poches, exultant un ennui insondable, une résignation benoîte, ils attendent le "client" qui devrait être accueilli avec soulagement et un large sourire. Vite quitter cet hôtel aux prétentions internationales où je me suis fourvoyé en arrivant de la brousse. Le personnel est gentil et souriant, mais le prix des chambres (18 $) est exorbitant par rapport à leurs salaires, l'équivalent d'un mois pour le jeune réceptionniste tout sourire à qui j'offre un jeu de cordes pour sa guitare délabrée.

26 janvier, balade en moto jusqu'aux chutes d'eau ; les seuls véhicules de luxe sont les Toyota neufs des ONG, qu'on voit bien souvent dans les lieux touristiques et devant les discothèques, comme en Afrique… A la sortie de la ville, quel est ce magnifique resort tout neuf, entouré de murs ? Ah bon, c'est le nouveau Village d'Enfants SOS. Les Laotiens alentour vivent dans leurs simples maisons de bois et se lavent au ruisseau, mais les blancs qui font le bien ont cru devoir construire un palace (pour leur confort ?) pour abriter les orphelins. Encore une aberration de ces braves gens qui ne peuvent imaginer de s'adapter aux conditions locales, et doivent imposer leurs standards culturels.

Je passe chaque jour des heures avec les moines et novices de plusieurs monastères, qui fournissent éducation et logement gratuits aux garçons des campagnes reculées. Remarquable organisation souple, et chef d'œuvre d'autodiscipline ; pas de surveillant, d'horaire strict ou de couvre-feu ; ils m'invitent dans leurs chambres d'étudiants, décorées de posters et parfois agrémentées d'un poste K7 ; certains fument quelques cigarettes, et c'est d'ailleurs le premier endroit où je vois des abbés la clope au bec dans le monastère, dans un curieux mélange prolo communiste-moine bouddhiste. Mais dans l'ensemble il se dégage une harmonie studieuse et une douceur de vivre superbe. Les novices et moines sortent en ville, mais n'ont pas le droit de s'attabler aux terrasses, de manger dans la rue, de faire du vélo ou de monter sur une moto. La population leur fournit chaque matin leur unique repas au cours de leur tournée des aumônes en ville. Un coup de gong à 6 heures, 5 heures l'été, et tout le monastère se met en route, robes safran dans les brumes matinales, pieds nus, ils avancent à pas feutrés et rapides, chacun portant son bol à aumône en bandoulière, l'abbé ouvre la marche, suivi de toute la troupe en ordre décroissant d'âge, les petits derniers ont à peine douze ans, ils trottinent pour récupérer ce qui reste. Les fidèles, femmes agenouillées devant les temples, leur tendent silencieusement des boulettes de riz collant enveloppées d'une feuille de bananier, et la procession continue en silence, croisant en route d'autres monastères en vadrouille. Celui qui n'a pas entendu le gong matinal se passera de nourriture jusqu'au lendemain ; en théorie, car en pratique ils ont souvent un peu d'argent pour pallier à ces menus désagréments, l'idée est d'avoir mangé avant midi.
Deux novices m'accompagnent pour une après-midi baignade à la rivière.

Samedi soir à Luang Prabang ; pas un cri, pas un coup de klaxon, les quelques véhicules, surtout des mobs, roulent benoîtement à moins de trente km/h, souvent à deux ou trois de front, parfois en tenant une ombrelle ; on se promène en bavardant, les ramblas de Barcelone en sourdine, au ralenti, comme en rêve ; le mot macho ne doit pas exister en laotien.
Les colons Français disaient "les Vietnamiens plantent le riz, les Cambodgiens le regardent pousser, et les Laotiens l'écoutent pousser" ; cela reste assez vrai, ces gens ont tout le temps, ils passent des heures, assis devant leurs cabanes, à tresser des paniers, ravauder leurs filets ; les garçons partent à la pêche avec leurs remarquables arbalètes, les filles vont creuser dans les champs pour collecter les crabes de sol qui agrémenteront l'ordinaire, au risque de sauter sur l'une des milliers de mines encore enterrées un peu partout. Les femmes récoltent de longs écheveaux d'algues sur le Mékong, elles les sèchent au soleil sur des claies, les assaisonnent et les enroulent comme de grandes galettes vertes épicées, qu'elles iront vendre au marché.
Ils ont inventé le ballon increvable en rotin tressé, on y joue comme au volley, mais avec le pied et la tête.
20 heures, je suis invité à la fête d'un monastère, qui dure trois jours et trois nuits. Les femmes du quartier préparent le repas de fête, d'autres prient en échangeant des commérages, certains moines regardent la télé dans la cour, quelques cigarettes circulent, ambiance décontractée. Les moinillons déambulent dans les rues mais ne s'attardent pas dans les lieux publics, ce serait contraire à la règle qui leur enjoint de se comporter avec discrétion et respect vis-à-vis de la population qui les nourrit. Ils rendent visite aux autres novices qui logent dans l'un ou l'autre des trente monastères de la ville ; ils peuvent s'ils le souhaitent y dormir sans prévenir personne, à certaines périodes. Rencontré Eric, un ancien passager de Namibie, en circuit Nouvelles frontières dans la région ; thème 'les minorités ethniques du Nord-Laos'… Tout devient trop accessible.
27 janvier, tombé du lit à 6 heures, je vais voir le défilé matinal des moines ; certains me reconnaissent et me gratifient d'un clin d'oeil souriant et furtif. Rien d'apprêté pour les touristes dans ce spectacle de chaque matin ; je ne prends pas de photos, idem en traversant un autre temple en fête ; les fidèles après avoir fait leur offrande aux moines se regroupent autour d'un feu dans la cour, au pied du stupa. Accroupis tout autour, et riant déjà, ils font réchauffer, au bout de longues perches de bambou, des pâtés de riz collant qu'ils ont modelés ; voici encore une superbe photo que je ne prendrai pas, ce serait incongru. Il se dégage de tout cela un sens de communauté remarquable. Je sais que si je m'approche je serai accueilli, mais sans effusion particulière. Un touriste matinal âgé s'approche, appareil en main, il prend une photo ; aucune réaction de rejet, juste un temps de silence, qui marque qu'il aurait pu s'abstenir ; ses cheveux blancs le préservent des remontrances, ici l'âge inspire le respect.
Au café, deux radasses Israéliennes, sac à dos, ventre à l'air exhibant leur piercing au nombril, commencent leur journée par leur ritournelle rituelle "Eskiuze mi, haou much iz fried eggs ?" (8ff avec baguette beurrée, c'est marqué devant leur nez), ensuite elles reviennent à la charge "do you have boiled eggs" "no", "scrambled eggs ?" "no" répond la gargotière qui commence à se crisper ; les deux radasses empoignent leurs sacs à dos et vont se faire pendre ailleurs, pas plus d'au revoir que de bonjour. Un backpacker Allemand tout ému me montre l'oiseau qu'il vient d'acheter au marché pour le libérer en priant pour sa longue vie, ici ils les mangent, ces oiseaux rares selon lui. On arrive ici à un fait remarquable : même une partie des touristes arrivent à dire bonjour à des gens qu'ils ne connaissent pas. En règle générale ils feignent de s'ignorer s'ils n'appartiennent pas au même groupe, comme pour prétendre baigner seuls dans l'authentique (comment, voulez-vous bien disparaître de Mon Inde !). Ils réservent leurs salamalecs et sourires aux indigènes, mais leurs guides omettent de leur suggérer d'étendre ces politesses à tous ceux qu'ils croisent, sans distinction d'exotisme.

Je suis allé en Afrique pour la première fois en 1982, attiré par le désert, l'aventure physique, les grands espaces, les éléphants. Par la suite je m'y suis retrouvé, au hasard d'une annonce, à gérer des expéditions touristiques, des "circuits aventure" pendant 10 ans, pas à plein temps heureusement (je serai devenu cannibale !).
J'ai découvert l'Inde, par hasard, fin 1995. Parti pour un mois et demi dans ce pays qui ne m'attirait guère, j'y suis resté 8 mois, une bonne partie à gérer un hôtel et resto français monté à Udaipur. J'y retourne depuis chaque année de 6 mois à un an le dernier séjour, où je me suis temporairement installé dans l'Himalaya.
Et puis, en allant plus à l'Est encore, vers l'Orient plus bouddhiste et moins grouillant, j'ai l'impression d'accéder à un niveau plus évolué de civilisation. Parallèlement à mon cheminement intérieur, ma progression vers l'Est semble s'inscrire dans une logique, une sorte de remontée du temps, vers des sources mystiques de la sérénité, moi qu'on surnommait Kalachnikov au Kilimanjaro, ou Africa Jones à Zanzibar ! On m'a souvent engagé à visiter l'Amérique du Sud (le supermarché du nord ne m'attire plus), mais je pense que cela correspondait à ma période "baroudeur d'Afrique", et que l'Amérique du sud, elle aussi concassée par les missionnaires et colons, ne contient plus autant de vérité intrinsèque que l'Orient resté bouddhiste depuis 2545 ans.

 

28 janvier, en car de Luang Prabang vers Van Vieng ; j'entre dans une sorte de méditation hors du temps lorsque je voyage ainsi ; ça commence par une préparation sereine à la mort toujours possible, comme en avion, et j'enchaîne sur une suite de flash-backs. Pourquoi, dans l'éventualité d'un accident, réduire ces agréables réminiscences à quelques secondes d'éternité ? Il est bien plus agréable de se préparer tranquillement, de se laisser flotter en revivant des instants privilégiés enfouis au fond de la mémoire ; en s'étonnant du cheminement aléatoire des pensées analogiques. Les habitués des transports locaux comprendront. Les attaques de cars par des bandes armées sont courantes et meurtrières sur cette route.

Hier soir à Luang Prabang, fête de la pleine lune, tous les moines et novices se rasent la tête et les sourcils. La fête commence dans la cour des temples, bruyante mais intimiste ; les Laotiens sont entre eux, ils dansent rêveusement au rythme de mélopées lancinantes, en ondulant du corps et des mains ; peu de boissons, de cigarettes, les voisins bavardent et rigolent allégrement. Tout cela n'est guère sensuel par rapport aux danses et rythmes africains, mais on sent la force d'une tradition millénaire. Retour au présent dans le car ; barrage nocturne, les flics cherchent vaguement de l'opium ou des armes, à cause des attaques de bandits dans ce secteur, pas encore de nuit jusqu'à présent, pas très convaincante cette fouille. Première arme à feu aperçue depuis 15 jours dans ce pays au passé plutôt violent.
Chaque détail des paysages qui défilent au cours d'une vie, derrière la vitre d'un train, d'un camion, d'un car ou d'un bateau, s'inscrit quelque part au fond du cerveau et peut ressurgir à tout instant par analogie, même parfois réveillé par une simple odeur (l'odorat serait la mémoire la plus vive) ; et tout ça sans que la tête enfle !
Van Vieng, 28 janvier 02, 156 km au nord de Vientiane. Comme je le redoutais d'après les appréciations positives du Lonely Planet, ce village est en train de pourrir, grâce aux zonards camés qui s'y posent ; dès mon arrivée des gamins me proposent de l'opium. Cyber-cafés, bière, pizzas, terrasses avec vidéos américaines, menus en Hébreu, toutes drogues accessibles, Laotiens moins aimables, tout est réuni pour que ce joli village prenne la voie du cloaque, comme Khao San à Bangkok, Thamel à Kathmandou, ou Pahar Ganj à Delhi.

Heureusement le cadre environnant est superbe, genre baie d'Along à sec, pains de sucre, forêt dense, rivière (Nam Song) et ruisselets propices à la baignade. A vélo, je pars en boucle sur une trentaine de kilomètres, le nez au vent. Après les passerelles à péage pour les touristes, et les "Sabai di" de salutation uniquement quand on vous fait payer l'accès à une grotte, je m'aventure loin des trajets fréquentés, par de petites pistes broussailleuses. Et les contacts redeviennent chaleureux, avec des villageois tout surpris de voir un blanc si loin de sa tribu. Les gens sont souriants, les gamins au lieu de demander un stylo ou des kips, m'offrent des fruits, tout contents du simple plaisir de la rencontre inopinée, de l'échange souriant et désintéressé. Je repasserai avec des amis dans ces hameaux deux mois plus tard, et distribuerai les quelques photos prises à cette occasion, à l'hilarité générale. Retour à mon hôtel de Van Vieng à la nuit ; tandis que j'écris sur la terrasse, un brave zonard vient se poser à deux mètres de moi ; désinvolte, il allume son joint, et je comprends mieux l'attitude peu amène de la population locale ; ils ne diront rien, parce qu'il n'est pas de bon ton d'offenser l'étranger, mais ils ressentent comme une insulte ce manque de réserve, de savoir-vivre discret. Plus tard en ville, six jeunes mendiants, propres sur eux et souriants, semblent jouer à cache-cache avec d'invisibles poursuivants. Ils détalent tout soudain, puis se posent près de moi pour dévorer les biscuits que j'ai acheté à cet effet ; discrets, furtifs, je présume que, dans ce pays pauvre mais digne, la mendicité est réprouvée, aussi risquent-ils sans doute une mise sous clé en foyer de rééducation.

30 janvier, 6 heures du matin ; réveillé par les coqs, me voici dans la rue du marché ; je prendrais bien des photos, mais je ne veux pas perturber le rythme calme de ce marché, où tout est propre, bien ordonné sur de petites plateformes en bois. Pas un mot plus haut que l'autre, ce peuple est en feutre ! Tiens voici la première femme enceinte vue en 15 jours ; dans ce pays où la moyenne est de 6 enfants par femme, on voit plein de bébés, mais pas en "formation" génération spontanée de ces hommes-fleurs, ou tabou sur l'apparition en public de la femme 'gonflée" ?

Rythme local ; lever avant le soleil pour s'acheminer jusqu'au marché qui ouvre à 6 heures ; disposition des étals bien rangés, papotis-papotas feutrés en grignotant une partie des fruits ou légumes qu'elles vendent ; les grands-parents ou sœurs aînées s'occupent, pendant ce temps, des tout petits, qui grandissent vite et sont autonomes et débrouillards avant 7 ans. La sieste l'après-midi pour beaucoup, comme dans tous les pays tropicaux, d'autant que, depuis l'avènement de la fée électricité, on se couche de plus en plus tard ; et rebelote le lendemain matin, réveil avec les coqs. La période léthargique de l'après-midi, pendant la chaleur, et le rythme lent et mesuré, la réserve des gestes et des paroles, contribuent à ne pas user inutilement le corps et l'esprit, à ne pas connaître le stress.
Après 20 mn assis à cette terrasse de café où l'on ne me propose rien (respect de celui qui écrit), je me suis fondu dans le paysage. A l'étal d'en face, quelques commentaires amicaux, quelques sourires échangés. Là, je me lance à prendre une photo ; tout sourire, la jeune mère sort un bébé de ses jupes et le présente pour une nouvelle photo, que je lui donnerai à mon prochain passage, deux mois plus tard. Pas un mot d'échangé, juste des sourires bienveillants ; qui a dit qu'il fallait comprendre le monde pour l'apprécier ? En fait les seules manifestations bruyantes de ce pays sont ces connards de coqs ; c'est sans doute pour ridiculiser ces volatiles qu'on improvise un peu partout des combats de coqs, où les paris se font discrètement.
La plupart des étals de ce marché font 1m50 sur 1m, certains ne proposent qu'une dizaine de choux ou de salades, d'autres des oiseaux, grenouilles ou écureuils. Bien maigre bénéfice ; ces gens ont bien du mérite à poursuivre une agriculture de subsistance quand leurs voisins se lancent dans la culture du pavot.
Depuis 3 jours en solo, je reste le plus souvent silencieux ; quelques mots courtois en Laotien, pour arrondir les angles, je me fonds dans le paysage et j'observe ; un camion en panne ? je pousse au passage, reçoit des remerciements et poursuis mon chemin. Et pour les photos, pourquoi se précipiter ? Le marché sera encore là demain, les paysages aussi, et pendant quelques années encore.
Dans le car pour Vientiane, longue conversation avec mon voisin Américain de 73 ans, qui voyage avec son épouse ornithologue un peu partout dans le monde, par les moyens locaux. Remarquable, philosophe, mince, simple et pragmatique: conscients de l'impopularité de leurs compatriotes, ils arborent des étiquettes canadiennes sur leurs sacs.