3 février 2002, Bangkok-New
Delhi ; dès l'avion, je replonge dans le sympathique bordel indien
; chariots coincés, sièges et coffres ouverts et refermés
10 fois pour rien, concertations et palabres innombrables pour chaque détail
de routine ; équipage et hôtesses dépourvus d'attraits
et de sourires, peut-être des apprentis-terroristes ou des flics en
civil.
J'aime bien voler vers l'Ouest au coucher du soleil : il en est prolongé
d'autant.
Un petit blanc de 2 ans déambule dans la coursive, sa mère se
lance à ses trousses, des fois qu'il se perde ou tombe de l'avion.
Elle doit protéger son petit du monde extérieur si méchant,
même dans ce cadre protégé et désarmé, et
l'empêcher de s'ouvrir au monde de sa propre initiative. Les gamins
du tiers-monde sont déjà si éveillés, actifs et
autonomes à cet âge. Si on projetait une bande de petits de 5
ans sur une île déserte en situation "Sa Majesté
des Mouches", les petits blancs seraient maternés ou dévorés
par les petits toucouleurs.
Delhi, Pahar Ganj, début
février, 12°, après les 30° de Bangkok, on se rapproche
de l'hiver européen. Tiré du lit dès 6 heures par la
musique à fond dans la rue, puis les prières du matin dans le
temple voisin, et voici les premiers des millions de coups d'avertisseurs
qui vont résonner aujourd'hui dans Delhi, et dans tout ce vaste pays.
Un milliard d'Indiens entament leur journée ; raclements de gorge,
longs crachats, défécations conviviales le long des voies ferrées
ou du Gange sacré. L'Inde est incroyablement sale après la Thaïlande
; impression de remonter le temps à chaque retour ici ; manque de réserve,
bruit, laisser-aller, crasse et négligence générale font
ressortir le côté animal de l'humain qui, méprisé
dans le système des castes, a tendance à faire fi de sa dignité
et de son apparence. L'humain de base, brut de décoffrage, mais en
même temps chaleureux, joyeusement inefficace, querelleur mais pas bien
méchant, bruyant, crédule et superstitieux.
4 Indiens contemplent un taureau qui pose devant le café, en plein
centre de Delhi ; ils commentent ses attributs, chaque appréciation
ponctuée d'un hochement latéral des 4 têtes. Conducteurs
de taxis et rickshaws sont en grève, contre l'imposition de nouveaux
compteurs plus difficiles à trafiquer, toujours l'argent, les marchandages
dérisoires. Et toutes ces vaches qui glandent au milieu des rues !
Le taureau pique un galop, les badauds s'égayent. Payé un petit-déj
à un petit cireur de pompes du Rajasthan. Après deux mois sans
cireur en Asie du Sud-Est, il y en a pléthore ici ; tout poli, discret,
courtois, il insiste pour me cirer les chaussures gratuitement, la prochaine
fois ; celui-ci va à l'école tous les soirs à 16h30,
et se débrouille bien en anglais.
Fin 2000 début 2001, au Caire, quelques écrivains boycottent
le salon du livre pour protester contre l'incarcération d'un auteur,
motif : selon lui, les pays musulmans ont pris un énorme retard dans
leur développement scientifique et technologique, à cause du
carcan de l'islam sur les modes de pensée progressistes.
C'est le sujet abordé en page 260 de Plateforme, qui a du en faire
frémir quelques-uns...
J'ai commandé ce livre à une amie qui venait me rendre visite
dans mon repaire de l'Himalaya indien, suite à une critique parue dans
Trek magazine ! Le sujet du tourisme sexuel traité sans hypocrisie,
plus la redéfinition adéquate du guide du proutard avaient motivés
mon choix. Pas déçu.
Les prouteux envisageaient même des poursuites, les niais ? Rien qu'à
voir leurs faces de simplets, ça me ramène à la primaire,
quand je tirais des coups de pied dans leur cartable pour les voir tournoyer
en symbiose. Leur guide de l'Inde du nord ne mentionne même pas Lucknow,
à mi-chemin Delhi-Bénarès, 2 millions d'habitants, ancienne
capitale des nababs, un des sites prestigieux de l'architecture Moghole, célèbre
pour sa mutinerie contre les Anglais, et même qu'ils ont un collège
renommé, fondé par un mercenaire Lyonnais du 17ème siècle,
La Martinière. Par contre ces niaiseux enjoignent au blaireau qui les
lit de ne pas se faire raser en Inde, "risque très réel
d'attraper le sida". Ceci prouve leur méconnaissance totale de
la civilisation indienne, avec son système de compartimentage en castes
et de pureté ; aucun Indien ne boira dans le même verre qu'un
autre, ne touchera la même cuillère. Si ces prouteux se mélangeaient
un peu, sans peur, ils verraient comment boit l'Indien : il fait couler l'eau
dans sa bouche sans jamais toucher le verre de ses lèvres. Idem chez
le barbier, aucun Indien, même en prison, ne se fera raser avec une
lame qui a servi à quelqu'un d'autre. Mais il est vrai que pour le
guide du proutard il serait "suicidaire de conduire en Egypte" et
le voyage en moto n'existe même pas dans leurs rêves les plus
aventureux. Au chapitre sexe, les Occipitaux miséreux du cul ont du
couiner, tout en savourant les quelques passages qui pouvaient enrichir leurs
fantasmes du samedi soir.
Les confréries de mal baisées qui tentent d'amener le reste
de la planète dans le giron de leur tristesse vertueuse ont du s'émouvoir
aussi (pardon, elles ne 'baisent' pas, elle font la moue). Ces délaissées
moroses qui partent en croisade contre les "exploitations sexuelles"
de tout style ont-elles seulement conscience que les médias leur ouvrent
leurs portes pour leurs campagnes de mères la pudeur, parce que le
sexe augmente les tirages, quand il y aurait pourtant matière à
gueuler sur des sujets plus tragiques, mais que ce serait trop politique ?
Quand vont-elles s'émouvoir sur le génocide perpétré
allègrement par Ariel Sabra&Shatila avec la bénédiction
de ses bailleurs de fond américains ? Quand partiront-elles en campagne
contre les bombardements américains sur l'Irak, contre l'embargo qui
continue de tuer des milliers de jeunes Irakiens ? Et puis, ces braves bourgeoises
chrétiennes ou communistes (même combat), quand elles auront
réussi à interdire la prostitution et le travail des enfants
dans les pays pauvres, elles leur proposeront quoi ? Le retour au cannibalisme
? Elles ne comprennent pas que l'Europe fonctionnait comme ça il y
a moins d'un siècle ? Qu'on ne peut pas décemment vouloir imposer
à d'autres cultures les vues de la sienne ? C'est là une nouvelle
engeance de missionnaires, plus insidieuse que les Livingstones, parce que
convaincue d'avoir raison, face à de braves gens qui ignorent où
se trouve "ce petit pays, la France". Comme les inquisiteurs, elles
sont prêtes à éradiquer les réfractaires par le
feu, pour leur permettre d'accéder au salut de leurs âmes.
Henri Atlan suggérait qu'il faudrait enseigner à l'école
la "lecture des médias" pour en comprendre les rouages. Le
sexe fait vendre, par ce qu'il tracasse et titille l'Empire Judéo-Chrétien,
depuis sa fondation. Les occidentaux ne peuvent admettre que pour d'autres
personnes, bien plus nombreuses qu'eux, le sexe est naturel, hygiénique,
sans arrière-pensée et sans blocage intellectuel. Fantasme de
l'Arabe ou du Nègre bandant toujours prêt à tirer son
coup, même sur
les vieilles, grosses moches imbaisables qui raffolent des croisières
sur le Nil parce qu'elles vont enfin pouvoir se faire reluire. Et oui, le
tourisme sexuel, ce n'est pas que les mecs ; j'ai vu des charters entiers
de thons allemands sur le retour se faire décharger à Tamanrasset,
pendant que mes amis locaux faisaient leur marché en les évaluant
au resto de l'hôtel Tahat. Idem en Egypte, et dans la plupart des destinations
d'Afrique noire. Mais pourquoi donc les occidentaux se font-ils une telle
montagne de cette fonction naturelle ? Pourquoi est-il tabou, voire criminel
de toucher untel ici et pas là, alors que sous d'autres cieux rien
de tel ? En Inde et dans les pays arabes, les hommes s'enlacent, se bécotent,
se baisent un peu, sans que ça crée de remarques désobligeantes.
Et force est de constater qu'on se sent beaucoup moins agressé dans
une rue du Caire ou de Delhi qu'en Occident, parce que les hommes peuvent
éprouver de la tendresse entre eux, les ados peuvent se caresser, et
pas juste derrière l'oreille, sans qu'on y trouve à redire.
Bien sûr tout n'est pas rose, et le rapport aux femmes, s'il est parfois
lamentable, l'est toujours moins que chez les castrés américains,
obligés de se payer des stages pour réapprendre à se
comporter en hommes qui peuvent dire non et taper du poing sur la table face
à leurs viragos à lunettes d'écaille.
A part ça, des passages lumineux dans ce livre, ouvert au hasard, page 369 : "Nous avons créé un système dans lequel il est devenu simplement impossible de vivre ; et, de plus, nous continuons à l'exporter".
La frappe chirurgicale (ben
quoi, c'est pas une marque déposée des amerloques non ?) du
11 septembre peut donner l'espoir que les occidentaux finiront par se voir
dans leur miroir pour ce qu'ils sont : une civilisation en perte de vitesse
au point de vue social et humain, parce qu'entièrement tournée
vers le profit et la technologie, sans autres aspirations que bassement matérielles
et tristement normatives. Hors une civilisation qui n'a plus de spiritualité,
donc de rêve inaccessible, finit par se mordre la queue, comme la dérisoire
décadence et chute de l'Empire soviétique. Les soviets ne proposaient
comme rêve qu'une médaille du travail et une datcha dans la grise
banlieue de Moscou ; quelle tristesse ! Maintenant ils ont le rêve coca
cola, c'est guère mieux, à part la couleur, mais un jour ou
l'autre on finit par aspirer à autre chose que des choses, et là,
ça casse.
. Bangkok fin 2545, calendrier bouddhiste.
12 janvier, journée des
enfants en Thailande ; tout est gratuit pour eux, restos, spectacles, cinés,
promenades à vélo ou éléphant, casernes portes
ouvertes, manèges, ballons, jeux, les flics distribuent des glaces
; tout le pays honore ses gamins, dans la bonne humeur générale.
Ce soir combat de boxe Thaie ; l'ancien champion travesti de Chiang Maï
ne combat plus, il s'est fait opéré(e) et a ouvert un resto.
Un regard sur la télé : rien de passionnant, infos (les malfaisants
sont montrés menottés et honteux), comédies locales,
encore des travelos, mais pas de films violents américains. Principalement
des programmes Thais, même pas de news en anglais dans ce pays hyper
visité (affirmation d'indépendance?) et la télé
n'est pas assez intéressante pour qu'on s'y attarde. Aux infos, accidents
de la route, victimes ensanglantées interrogées sur leur brancard,
tout penauds, dissuasif. Entre deux pubs, un petit flash sur une prison, prisonniers
enchaînés, assez dissuasif. Pas de pub pour les junk foods ou
cocas, et à la fin des news, les deux présentatrices font un
gracieux waï de salutation, les mains jointes sur le front en saluant
bien bas.

17 Janvier 2002, 06 heures,
Chiang Raï - Chiang Khong, en bus vers la frontière du Laos, sur
le Mékong.
Bus local, pas un touriste. La vie suit un parcours tortueux, fort heureusement
! la ligne droite est trop monotone. Même les arrêts de bus en
bois, en pleine brousse, sont artistiques, surélevés pour la
pluie et les serpents, un toit de pagode à plusieurs angles, et des
bancs en teck. Ce trajet en bus public est une promenade, rythme tranquille,
c'est pas la course ; les passagers, relax, bavardent ou dorment, le chauffeur
s'arrête complaisamment à chaque requête, ni musique ni
vidéo, tranquille. Le contrôleur n'ose pas réveiller mon
voisin, ça pourra bien attendre.
La plupart des villages traversés ne comportent que des maisons en
teck sur pilotis, confortables et entourées de verdure et fleurs, bougainvillées,
cocotiers, bananiers, manguiers, ananas. La prohibition ici concerne les coupes
de bois, et les casinos (on file donc au Laos et Myanmar pour le bois, Cambodge
pour le jeu). Les rares bâtiments laids sont les stations-services des
multinationales, carrés de béton peints dans un souci d'économie
rationnelle et de visibilité. L'architecture locale n'aime pas l'angle
droit ou trop aigu ; les pointes sont souvent rehaussées d'un arrondi
ou chantournées. Depuis un an ou deux, sous la pression des écolos,
mesure radicale : interdit de couper un arbre en Thaïlande, 35000 personnes
réduites au chômage ou à la contrebande de bois avec les
pays voisins plus pauvres, qui déboisent à tour de bras, vu
l'accroissement de la demande. Espérons que le gouvernement reviendra
à une gestion raisonnable de ses forêts, car sur l'autre berge
du Mékong, le Laos se désertifie.
1f50 le litre de super, servi
avec le sourire dans des stations modernes, ouvertes 24/24, avec leur supérette,
sans vitre ou guérite pare-balles ; le bouddhisme prévalant
prône la non-violence et interdit le meurtre.
Le prix dérisoire des carburants explique la rareté des camions
(qui ne roulent que de nuit) ; la plupart des produits sont acheminés
par voie maritime, le marché intérieur est alimenté par
le train, le fleuve et les nombreux pick-ups japonais rutilants, qui peuvent
livrer à flux tendu les quantités requises dans les villages
les plus reculés, vu la qualité du réseau routier. Prix
généralement bas, car TVA à 7%, même sur les produits
de luxe.
Reco solo en moto dans le triangle d'or, villages de réfugiés Chinois du Kuo Min Tang ; village 'tribal' au bout d'une petite route de montagne, mariage local, accueil chaleureux et alcoolisé, repas, invitation à dormir sur place. Dans la corbeille des mariés, chacun glisse une enveloppe avec quelques billets et prend un lien de coton blanc dont il entoure les poignets joints des jeunes époux. J'y ajoute une vieille photo de la reine, cadeau d'un photographe de Chiang Maï. Tout le village est pêté à cette fête, mais sans violence ni agressivité, mes voisins m'abreuvent et m'offrent respectueusement des cigarettes. J'ai bien du mal à m'extraire, en titubant quelque peu sur ma bécane. Réveillé à 3 heures du mat par un Américain ivre qui s'est trompé de chambre, coincé sa clé dans ma serrure, je reste cool. Au matin cet ivrogne me paye le breakfast pour s'excuser, tandis qu'il attaque en tremblant sa première bière. Ce brave gars tout bouffi par l'alcool, paupières gonflées, oeil rouge et cheveux gris, n'a pas 40 ans et il ressemble déjà à Orson Wells. Ancien technicien à Hollywood, il habite depuis deux ans Mae Saï, à la frontière Birmane. Il est descendu ici pour voir le magistrat, suite à une perquisition chez lui. Ce qui l'a choqué, c'est que les flics ne se sont même pas déchaussés pour entrer chez lui ! Manque de respect inconcevable ici.
Même les poubelles sont
esthétiques ici, outres ventrues en caoutchouc noir, posées
devant les maisons, sur des trépieds anti-chiens. Il est vrai que même
les plaques de rues sont ouvragées et ornées de bas-reliefs
polychromes. Même l'extérieur des commissariats et des prisons
est fleuri. Je sais, l'intérieur ne l'est sans doute pas. Et ces temples
dorés, dans le moindre village, jolis sans être criards, comme
les chromos hindous. Rien d'étonnant à ce que l'on trouve dans
la jolie région de Chiang Maï beaucoup de croix ; pas mal de missions
et écoles chrétiennes par ici, même les adventistes et
autres sectes se sont implantés, les Thaïs sont bien tolérants.
Pourquoi ces missionnaires doivent-ils afficher leur marque avant de "faire
le bien" ? Aider pour aider ne leur suffit pas, il leur faut convertir
et recruter, et comme ils ont affaire à des gens pas contrariants,
ça peut marcher. Un précepte Bouddhiste affiché au pied
du Chedi géant de Chiang Maï rappelle que celui qui fait le bien
pour gagner des mérites ne fait pas le bien.
Dans le bus, je me tourne vers ma charmante voisine, échange de sourires
sans malice ; ici personne ne répondra au sourire d'un inconnu par
"on se connaît ?" ou "tu veux ma photo ?".
Albert Schweitzer, brave homme de dieu tâchant d'aider les Africains,
et grand organiste, répondait à une question sur la civilisation
"c'est un concept intéressant, il serait temps de l'inventer".
Je me demande s'il était venu en Asie bouddhiste non colonisée,
par exemple le Siam, où on avait certes coupé la tête
du premier émissaire Français en guise de fin de non recevoir
à l'idée d'une colonisation.
Et quelle propreté ! Partout du linge étendu, dans la moindre
guest house à 30f, on me change draps et serviettes chaque jour, quel
contraste avec l'Inde ! Une partie de la population essore les touristes,
l'autre le linge, une autre la drogue, d'autres encore blanchissent tout ça
; les puissants prennent leur commission pour fermer les yeux, ou organisent
activement le marché parallèle, dans un ensemble plutôt
harmonieux.
Et le klaxon ! En Inde un klaxon muet constitue une panne majeure, avec arrêt
immédiat pour réparation ; ici non, c'est calme, le chauffeur
de bus donne deux petits coups discrets d'avertisseur lorsqu'il approche d'un
de ces arrêts propices à la sieste, au cas où un patient
se serait endormi. Chacun reste tranquille dans son coin, plongé dans
une sorte de méditation paisible, répondant aux sourires, mais
sans tenter de s'imposer. Très peu parlent anglais, hormis dans les
centres touristiques ; un jeune stagiaire d'agence touristique s'excuse de
son mauvais anglais : "Nous n'avons jamais été colonisés,
donc pas d'opportunité pour apprendre une langue étrangère,
comme chez nos voisins".
En plus du Bouddhisme Teravada, l'approche de la vie est marquée par
le concept du "sanuk", ce doit être amusant, sinon pourquoi
le faire ? Même chez celles et ceux louant leurs corps, hormis celles
venant des régions pauvres du nord-est ou de Birmanie, la majorité
se tourne vers cette activité par choix : 52% pour gagner de l'argent
facile, 35% pour avoir un boulot libre, sans horaire fixe et contrainte, 20%
pour l'expérience et 15% pour le plaisir (plusieurs réponses
possibles, étude sur les prostituées de Chiang Maï). Le
gain monétaire a deux aspects, d'un côté on donne de l'argent
à la famille, de l'autre on s'enrichit, gadgets, fringues, portables
et autres futilités. Donc les "touristes sexuels" honnis
en Occident, semblent relativement bien perçus et acceptés,
y compris dans les familles de leur dulcinée, de même que les
couples mixtes à plus ou moins long terme, dans la mesure où
ils contribuent au mieux-être matériel, et parfois affectif,
d'une bonne partie de la population. Les filles Thaïes déclarent
souvent qu'elles préfèrent épouser un farang riche et
ennuyeux plutôt qu'un Thaï pauvre qui les trompe et les bat.
Serais-je volage avec les pays comme d'autres avec les filles ? Toujours à la recherche d'un lieu qui me plaise totalement, en sachant que cela ne peut être que passager ; ça me pousse toujours plus loin vers l'Est, dans une pérégrination douce à vivre. Udaipur, au Rajasthan, reste ma ville préférée en Inde, mais trop chaud de mi-mars à mi-septembre ; Naggar dans l'Himalaya, est agréable de mars à novembre, trop froid ensuite, et limité culturellement. Tout cela motive à rester nomade. Le bateau est bien de ce point de vue, mais ça limite bien souvent à des incursions à terre, un peu coupé du monde des terriens, qui est parfois bien joli.
Chiang Khong, 17 janvier ; petite
ville frontière au bord du Mékong, fermé à la
navigation pour 3 jours : meeting intergouvernemental au Laos en face, dans
le cadre de la lutte contre le trafic d'opium et d'amphétamines depuis
le triangle d'or.
Balade d'une journée en moto dans les montagnes du coin, villages proprets
; sur le chemin du retour, l'épicière qui me vend un peu d'essence
m'abjure de ne pas emprunter la piste que j'envisageais, pour cause d'attaques
meurtrières de bandits de grand chemin la semaine dernière,
quel pays de rêve, même des westerns gratuits !
19 janvier, le Laos, enfin !
Traversée du Mékong en pirogue, Houay Xay, porte frontière
de l'Indochine. Formalités de douane rapides et souriantes, bled sympa
et dénué des gadgets Thaïs, nous voici en territoire communiste,
mais pas forcené. Petit déj à l'embarcadère, café
au lait, baguette beurrée ! Descente du Mékong, entassés
à 25 dans une barcasse à moteur, suivie de 2 autres barques
de 15 mètres. L'itinéraire devient populaire chez les "backpackers",
2 jours de navigation pour Luang Prabang. 7 heures pour Pakbeng. Je décide
d'arrêter ici ma "croisière" parmi les blancs, et le
lendemain j'embarque sur un camion pour Oudomxay, 5 heures de "route"
pour 135km. Thierry, photographe et chauffeur de limousine Parisien, se joint
à moi pour cette étape, et nous voici enfin dans le vif du sujet.
Oudomxay, gros bourg reconstruit après avoir été rasé
par les B52 Américains durant la guerre secrète, correspondance
en taxi-brousse pour Pakmeng, 3 heures, puis 1 heure de tuk-tuk pour Nong
Khiaw, sur la rivière Nam Hou. Ce village hors du temps, de part et
d'autre de la rivière, est relié par un pont moderne et vide
de véhicules. Nous sommes le 20 janvier ; ici, le jour de l'an joue
les prolongations, et tout le village est dans la rue jusqu'à 2/3 heures
du matin. Tout ce joyeux monde est imbibé de whisky Lao, beer Lao et
fumette, mais aucune agressivité, et accueillants, doux et ouverts
! adorables !
Comment les Américains ont-ils pu massacrer ces gens si paisibles pendant
9 ans (1964 à 1973), alors que le pays était neutre ? ! Le PC
local, le Pathet Lao, soutenait le Viet Cong, donc les B52 lâchaient
leurs bombes sur la piste Hoh Chi Minh en rentrant du Vietnam. 2 millions
de tonnes de bombes, ils ont reçu en cadeau, plus que le total de la
deuxième guerre mondiale, guerre tenue secrète par Washington
jusqu'en 1969, malgré leurs 177 missions par jour, un décollage
toutes les trente secondes depuis la base secrète de la plaine des
Jarres ! "l'autre théâtre des opérations", qu'ils
appelaient ça ! Les villageois se terraient dans des grottes ; un pilote
a réussi le glorieux fait d'armes de larguer une bombe au phosphore
dans l'une d'elles : 400 morts, principalement femmes, enfants et vieillards,
brûlés vifs par l'oncle Sam. Pas étonnant qu'il n'y ait
que 5,5 millions d'habitants au Laos. Mais, par un miracle de résilience
et de sérénité, ces paysans qui ne voyaient pas leurs
assassins du ciel, devaient conserver leur philosophie bouddhiste : "ha,
ben v'là qui pleut encore des bombes aujourd'hui, mieux vaut s'abriter,
on repiquera le riz de nuit". 9 ans comme ça, et voilà
qu'ils fabriquent et vendent du coca ! Pas rancuniers ces braves gens.
Luang Prabang, 25 janvier.
Breakfast face à la maisonnette française qui abrite le bureau
de l'immigration et des étrangers. Crépi gris, grille coulissante
entrouverte ; l'uniforme du bas, mains dans les poches, reste cinq minutes
dans l'entrebâillement, il regarde la bourgade (16000 habitants) qui
s'éveille ; à l'étage son chef fait de même depuis
son balcon. Sans se voir, tous deux semblent un peu dépités
de se retrouver mis en boîte, réduits à cette petite fonction,
tandis que leurs compatriotes des campagnes semblent si épanouis. Ils
sont trois à présent, dans l'entrebâillement sur la rue,
sur la vie ; tous trois les mains dans les poches, exultant un ennui insondable,
une résignation benoîte, ils attendent le "client"
qui devrait être accueilli avec soulagement et un large sourire. Vite
quitter cet hôtel aux prétentions internationales où je
me suis fourvoyé en arrivant de la brousse. Le personnel est gentil
et souriant, mais le prix des chambres (18 $) est exorbitant par rapport à
leurs salaires, l'équivalent d'un mois pour le jeune réceptionniste
tout sourire à qui j'offre un jeu de cordes pour sa guitare délabrée.
26 janvier, balade en moto jusqu'aux chutes d'eau ; les seuls véhicules de luxe sont les Toyota neufs des ONG, qu'on voit bien souvent dans les lieux touristiques et devant les discothèques, comme en Afrique A la sortie de la ville, quel est ce magnifique resort tout neuf, entouré de murs ? Ah bon, c'est le nouveau Village d'Enfants SOS. Les Laotiens alentour vivent dans leurs simples maisons de bois et se lavent au ruisseau, mais les blancs qui font le bien ont cru devoir construire un palace (pour leur confort ?) pour abriter les orphelins. Encore une aberration de ces braves gens qui ne peuvent imaginer de s'adapter aux conditions locales, et doivent imposer leurs standards culturels.
Je passe chaque jour des heures
avec les moines et novices de plusieurs monastères, qui fournissent
éducation et logement gratuits aux garçons des campagnes reculées.
Remarquable organisation souple, et chef d'uvre d'autodiscipline ; pas
de surveillant, d'horaire strict ou de couvre-feu ; ils m'invitent dans leurs
chambres d'étudiants, décorées de posters et parfois
agrémentées d'un poste K7 ; certains fument quelques cigarettes,
et c'est d'ailleurs le premier endroit où je vois des abbés
la clope au bec dans le monastère, dans un curieux mélange prolo
communiste-moine bouddhiste. Mais dans l'ensemble il se dégage une
harmonie studieuse et une douceur de vivre superbe. Les novices et moines
sortent en ville, mais n'ont pas le droit de s'attabler aux terrasses, de
manger dans la rue, de faire du vélo ou de monter sur une moto. La
population leur fournit chaque matin leur unique repas au cours de leur tournée
des aumônes en ville. Un coup de gong à 6 heures, 5 heures l'été,
et tout le monastère se met en route, robes safran dans les brumes
matinales, pieds nus, ils avancent à pas feutrés et rapides,
chacun portant son bol à aumône en bandoulière, l'abbé
ouvre la marche, suivi de toute la troupe en ordre décroissant d'âge,
les petits derniers ont à peine douze ans, ils trottinent pour récupérer
ce qui reste. Les fidèles, femmes agenouillées devant les temples,
leur tendent silencieusement des boulettes de riz collant enveloppées
d'une feuille de bananier, et la procession continue en silence, croisant
en route d'autres monastères en vadrouille. Celui qui n'a pas entendu
le gong matinal se passera de nourriture jusqu'au lendemain ; en théorie,
car en pratique ils ont souvent un peu d'argent pour pallier à ces
menus désagréments, l'idée est d'avoir mangé avant
midi.
Deux novices m'accompagnent pour une après-midi baignade à la
rivière.
Samedi soir à Luang Prabang
; pas un cri, pas un coup de klaxon, les quelques véhicules, surtout
des mobs, roulent benoîtement à moins de trente km/h, souvent
à deux ou trois de front, parfois en tenant une ombrelle ; on se promène
en bavardant, les ramblas de Barcelone en sourdine, au ralenti, comme en rêve
; le mot macho ne doit pas exister en laotien.
Les colons Français disaient "les Vietnamiens plantent le riz,
les Cambodgiens le regardent pousser, et les Laotiens l'écoutent pousser"
; cela reste assez vrai, ces gens ont tout le temps, ils passent des heures,
assis devant leurs cabanes, à tresser des paniers, ravauder leurs filets
; les garçons partent à la pêche avec leurs remarquables
arbalètes, les filles vont creuser dans les champs pour collecter les
crabes de sol qui agrémenteront l'ordinaire, au risque de sauter sur
l'une des milliers de mines encore enterrées un peu partout. Les femmes
récoltent de longs écheveaux d'algues sur le Mékong,
elles les sèchent au soleil sur des claies, les assaisonnent et les
enroulent comme de grandes galettes vertes épicées, qu'elles
iront vendre au marché.
Ils ont inventé le ballon increvable en rotin tressé, on y joue
comme au volley, mais avec le pied et la tête.
20 heures, je suis invité à la fête d'un monastère,
qui dure trois jours et trois nuits. Les femmes du quartier préparent
le repas de fête, d'autres prient en échangeant des commérages,
certains moines regardent la télé dans la cour, quelques cigarettes
circulent, ambiance décontractée. Les moinillons déambulent
dans les rues mais ne s'attardent pas dans les lieux publics, ce serait contraire
à la règle qui leur enjoint de se comporter avec discrétion
et respect vis-à-vis de la population qui les nourrit. Ils rendent
visite aux autres novices qui logent dans l'un ou l'autre des trente monastères
de la ville ; ils peuvent s'ils le souhaitent y dormir sans prévenir
personne, à certaines périodes. Rencontré Eric, un ancien
passager de Namibie, en circuit Nouvelles frontières dans la région
; thème 'les minorités ethniques du Nord-Laos'
Tout devient
trop accessible.
27 janvier, tombé du lit à 6 heures, je vais voir le défilé
matinal des moines ; certains me reconnaissent et me gratifient d'un clin
d'oeil souriant et furtif. Rien d'apprêté pour les touristes
dans ce spectacle de chaque matin ; je ne prends pas de photos, idem en traversant
un autre temple en fête ; les fidèles après avoir fait
leur offrande aux moines se regroupent autour d'un feu dans la cour, au pied
du stupa. Accroupis tout autour, et riant déjà, ils font réchauffer,
au bout de longues perches de bambou, des pâtés de riz collant
qu'ils ont modelés ; voici encore une superbe photo que je ne prendrai
pas, ce serait incongru. Il se dégage de tout cela un sens de communauté
remarquable. Je sais que si je m'approche je serai accueilli, mais sans effusion
particulière. Un touriste matinal âgé s'approche, appareil
en main, il prend une photo ; aucune réaction de rejet, juste un temps
de silence, qui marque qu'il aurait pu s'abstenir ; ses cheveux blancs le
préservent des remontrances, ici l'âge inspire le respect.
Au café, deux radasses Israéliennes, sac à dos, ventre
à l'air exhibant leur piercing au nombril, commencent leur journée
par leur ritournelle rituelle "Eskiuze mi, haou much iz fried eggs ?"
(8ff avec baguette beurrée, c'est marqué devant leur nez), ensuite
elles reviennent à la charge "do you have boiled eggs" "no",
"scrambled eggs ?" "no" répond la gargotière
qui commence à se crisper ; les deux radasses empoignent leurs sacs
à dos et vont se faire pendre ailleurs, pas plus d'au revoir que de
bonjour. Un backpacker Allemand tout ému me montre l'oiseau qu'il vient
d'acheter au marché pour le libérer en priant pour sa longue
vie, ici ils les mangent, ces oiseaux rares selon lui. On arrive ici à
un fait remarquable : même une partie des touristes arrivent à
dire bonjour à des gens qu'ils ne connaissent pas. En règle
générale ils feignent de s'ignorer s'ils n'appartiennent pas
au même groupe, comme pour prétendre baigner seuls dans l'authentique
(comment, voulez-vous bien disparaître de Mon Inde !). Ils réservent
leurs salamalecs et sourires aux indigènes, mais leurs guides omettent
de leur suggérer d'étendre ces politesses à tous ceux
qu'ils croisent, sans distinction d'exotisme.
Je suis allé en Afrique
pour la première fois en 1982, attiré par le désert,
l'aventure physique, les grands espaces, les éléphants. Par
la suite je m'y suis retrouvé, au hasard d'une annonce, à gérer
des expéditions touristiques, des "circuits aventure" pendant
10 ans, pas à plein temps heureusement (je serai devenu cannibale !).
J'ai découvert l'Inde, par hasard, fin 1995. Parti pour un mois et
demi dans ce pays qui ne m'attirait guère, j'y suis resté 8
mois, une bonne partie à gérer un hôtel et resto français
monté à Udaipur. J'y retourne depuis chaque année de
6 mois à un an le dernier séjour, où je me suis temporairement
installé dans l'Himalaya.
Et puis, en allant plus à l'Est encore, vers l'Orient plus bouddhiste
et moins grouillant, j'ai l'impression d'accéder à un niveau
plus évolué de civilisation. Parallèlement à mon
cheminement intérieur, ma progression vers l'Est semble s'inscrire
dans une logique, une sorte de remontée du temps, vers des sources
mystiques de la sérénité, moi qu'on surnommait Kalachnikov
au Kilimanjaro, ou Africa Jones à Zanzibar ! On m'a souvent engagé
à visiter l'Amérique du Sud (le supermarché du nord ne
m'attire plus), mais je pense que cela correspondait à ma période
"baroudeur d'Afrique", et que l'Amérique du sud, elle aussi
concassée par les missionnaires et colons, ne contient plus autant
de vérité intrinsèque que l'Orient resté bouddhiste
depuis 2545 ans.
28 janvier, en car de Luang Prabang vers Van Vieng ; j'entre dans une sorte de méditation hors du temps lorsque je voyage ainsi ; ça commence par une préparation sereine à la mort toujours possible, comme en avion, et j'enchaîne sur une suite de flash-backs. Pourquoi, dans l'éventualité d'un accident, réduire ces agréables réminiscences à quelques secondes d'éternité ? Il est bien plus agréable de se préparer tranquillement, de se laisser flotter en revivant des instants privilégiés enfouis au fond de la mémoire ; en s'étonnant du cheminement aléatoire des pensées analogiques. Les habitués des transports locaux comprendront. Les attaques de cars par des bandes armées sont courantes et meurtrières sur cette route.
Hier soir à Luang Prabang,
fête de la pleine lune, tous les moines et novices se rasent la tête
et les sourcils. La fête commence dans la cour des temples, bruyante
mais intimiste ; les Laotiens sont entre eux, ils dansent rêveusement
au rythme de mélopées lancinantes, en ondulant du corps et des
mains ; peu de boissons, de cigarettes, les voisins bavardent et rigolent
allégrement. Tout cela n'est guère sensuel par rapport aux danses
et rythmes africains, mais on sent la force d'une tradition millénaire.
Retour au présent dans le car ; barrage nocturne, les flics cherchent
vaguement de l'opium ou des armes, à cause des attaques de bandits
dans ce secteur, pas encore de nuit jusqu'à présent, pas très
convaincante cette fouille. Première arme à feu aperçue
depuis 15 jours dans ce pays au passé plutôt violent.
Chaque détail des paysages qui défilent au cours d'une vie,
derrière la vitre d'un train, d'un camion, d'un car ou d'un bateau,
s'inscrit quelque part au fond du cerveau et peut ressurgir à tout
instant par analogie, même parfois réveillé par une simple
odeur (l'odorat serait la mémoire la plus vive) ; et tout ça
sans que la tête enfle !
Van Vieng, 28 janvier 02, 156 km au nord de Vientiane. Comme je le redoutais
d'après les appréciations positives du Lonely Planet, ce village
est en train de pourrir, grâce aux zonards camés qui s'y posent
; dès mon arrivée des gamins me proposent de l'opium. Cyber-cafés,
bière, pizzas, terrasses avec vidéos américaines, menus
en Hébreu, toutes drogues accessibles, Laotiens moins aimables, tout
est réuni pour que ce joli village prenne la voie du cloaque, comme
Khao San à Bangkok, Thamel à Kathmandou, ou Pahar Ganj à
Delhi.
Heureusement le cadre environnant est superbe, genre baie d'Along à sec, pains de sucre, forêt dense, rivière (Nam Song) et ruisselets propices à la baignade. A vélo, je pars en boucle sur une trentaine de kilomètres, le nez au vent. Après les passerelles à péage pour les touristes, et les "Sabai di" de salutation uniquement quand on vous fait payer l'accès à une grotte, je m'aventure loin des trajets fréquentés, par de petites pistes broussailleuses. Et les contacts redeviennent chaleureux, avec des villageois tout surpris de voir un blanc si loin de sa tribu. Les gens sont souriants, les gamins au lieu de demander un stylo ou des kips, m'offrent des fruits, tout contents du simple plaisir de la rencontre inopinée, de l'échange souriant et désintéressé. Je repasserai avec des amis dans ces hameaux deux mois plus tard, et distribuerai les quelques photos prises à cette occasion, à l'hilarité générale. Retour à mon hôtel de Van Vieng à la nuit ; tandis que j'écris sur la terrasse, un brave zonard vient se poser à deux mètres de moi ; désinvolte, il allume son joint, et je comprends mieux l'attitude peu amène de la population locale ; ils ne diront rien, parce qu'il n'est pas de bon ton d'offenser l'étranger, mais ils ressentent comme une insulte ce manque de réserve, de savoir-vivre discret. Plus tard en ville, six jeunes mendiants, propres sur eux et souriants, semblent jouer à cache-cache avec d'invisibles poursuivants. Ils détalent tout soudain, puis se posent près de moi pour dévorer les biscuits que j'ai acheté à cet effet ; discrets, furtifs, je présume que, dans ce pays pauvre mais digne, la mendicité est réprouvée, aussi risquent-ils sans doute une mise sous clé en foyer de rééducation.
30 janvier, 6 heures du matin ; réveillé par les coqs, me voici dans la rue du marché ; je prendrais bien des photos, mais je ne veux pas perturber le rythme calme de ce marché, où tout est propre, bien ordonné sur de petites plateformes en bois. Pas un mot plus haut que l'autre, ce peuple est en feutre ! Tiens voici la première femme enceinte vue en 15 jours ; dans ce pays où la moyenne est de 6 enfants par femme, on voit plein de bébés, mais pas en "formation" génération spontanée de ces hommes-fleurs, ou tabou sur l'apparition en public de la femme 'gonflée" ?
Rythme local ; lever avant le
soleil pour s'acheminer jusqu'au marché qui ouvre à 6 heures
; disposition des étals bien rangés, papotis-papotas feutrés
en grignotant une partie des fruits ou légumes qu'elles vendent ; les
grands-parents ou surs aînées s'occupent, pendant ce temps,
des tout petits, qui grandissent vite et sont autonomes et débrouillards
avant 7 ans. La sieste l'après-midi pour beaucoup, comme dans tous
les pays tropicaux, d'autant que, depuis l'avènement de la fée
électricité, on se couche de plus en plus tard ; et rebelote
le lendemain matin, réveil avec les coqs. La période léthargique
de l'après-midi, pendant la chaleur, et le rythme lent et mesuré,
la réserve des gestes et des paroles, contribuent à ne pas user
inutilement le corps et l'esprit, à ne pas connaître le stress.
Après 20 mn assis à cette terrasse de café où
l'on ne me propose rien (respect de celui qui écrit), je me suis fondu
dans le paysage. A l'étal d'en face, quelques commentaires amicaux,
quelques sourires échangés. Là, je me lance à
prendre une photo ; tout sourire, la jeune mère sort un bébé
de ses jupes et le présente pour une nouvelle photo, que je lui donnerai
à mon prochain passage, deux mois plus tard. Pas un mot d'échangé,
juste des sourires bienveillants ; qui a dit qu'il fallait comprendre le monde
pour l'apprécier ? En fait les seules manifestations bruyantes de ce
pays sont ces connards de coqs ; c'est sans doute pour ridiculiser ces volatiles
qu'on improvise un peu partout des combats de coqs, où les paris se
font discrètement.
La plupart des étals de ce marché font 1m50 sur 1m, certains
ne proposent qu'une dizaine de choux ou de salades, d'autres des oiseaux,
grenouilles ou écureuils. Bien maigre bénéfice ; ces
gens ont bien du mérite à poursuivre une agriculture de subsistance
quand leurs voisins se lancent dans la culture du pavot.
Depuis 3 jours en solo, je reste le plus souvent silencieux ; quelques mots
courtois en Laotien, pour arrondir les angles, je me fonds dans le paysage
et j'observe ; un camion en panne ? je pousse au passage, reçoit des
remerciements et poursuis mon chemin. Et pour les photos, pourquoi se précipiter
? Le marché sera encore là demain, les paysages aussi, et pendant
quelques années encore.
Dans le car pour Vientiane, longue conversation avec mon voisin Américain
de 73 ans, qui voyage avec son épouse ornithologue un peu partout dans
le monde, par les moyens locaux. Remarquable, philosophe, mince, simple et
pragmatique: conscients de l'impopularité de leurs compatriotes, ils
arborent des étiquettes canadiennes sur leurs sacs.

