CARNET DE ROUTE 17

 

 

Décembre 2008, circulaire ministérielle de fin de siècle pour les bloqués à Bangkok pressés de rentrer, restez au loin!

 

Le monde devient de plus en plus confus, difficile à déchiffrer. Le péremptoire Courrier International affichait naguère en couverture alarmiste "Que fera-t-on quand le baril sera à 200$?" La hausse semblait inéluctable. L'avenant Géo quant à lui, et le sérieux Guardian, avaient trouvé le pays riche le plus heureux d'occident : l'Islande, à présent en faillite. Les guignols dirigeants annoncent de grands plans de redressement financier, récompensant pour leurs malversations les banquiers-escrocs et autres marchands de rêves à crédit, tandis que chaque jour l'étrange lucarne nous montre des nouveaux pauvres par milliers, faisant les poubelles, dormant qui dans des voitures, qui sous tente, sous les ponts, dans le bois de Vincennes ; ils perdent leurs emplois par milliers, "victimes" de la récession alors qu'ils l'étaient déjà de monstrueuses corporations n'hésitant pas à sacrifier des milliers d'exploités pour multiplier les profits de quelques rentiers actionnaires, vampires des classes laborieuses. (Le Bhoutan, ça va, dans la mesure où ce pays fermé a viré des milliers de Bhoutanais non-purs car d'origine népalaise, qui croupissent, apatrides concentrés dans des camps au Népal)

Soudain, une péripétie sort la plèbe de sa torpeur inquiète : pendant quelques jours, le monde est tenu en haleine par un massacre à Bombay, tandis que les Thaïs bloquent leurs aéroports. Tout cela n'émeut le blanc, comme le Tsunami en 2005, que parce que quelques centaines de touristes occidentaux sont visés dans un cas, quelques milliers bloqués dans l'autre, ce qui permet au petit blanc d'empathiser ("ben dis-donc, ça aurait pu m'arriver! J'ai failli survivre à l'autocar de la mort!"). Tant que ça ne concernait que des moricauds, aucun souci ; il m'a fallu un moment pour trouver trace des précédents attentats encore plus mortels à Bombay, mais que la plupart des occidentaux ignorent : 12 mars 1993, une série d’attentats à la bombe frappe le quartier des affaires de Bombay, faisant 300 morts, et d’autres attentats, également perpétrés par le « milieu » musulman, suivent à Calcutta et New Delhi. Qui s'en est soucié en Europe?

Le 30 septembre 1993, un séisme ravage la province occidentale du Maharashtra, faisant plus de 20  morts. Plus récemment, 8 octobre 2005, un séisme frappe principalement le nord-est du Pakistan. Le bilan atteint les 75 000 morts, tandis que trois millions de personnes, isolées et bloquées dans les montagnes, sont sans abri. La communauté internationale est très critiquée pour son manque de réactivité. Mais la priorité en France à l'époque était le Télékhon, qui réunit en promesses de dons pour financer "la recherche médicale" (- à quoi sert le budget d'un pays riche?) l'équivalent de ce que réclamait l'ONU pour fournir de quoi passer l'hiver sous bâche aux victimes du séisme. La "recherche" se résume bien souvent à un étalage de gadgets clinquants, et à la promotion d'artistes trop riches par des animateurs surpayés, qui gentiment culpabilisent la plèbe à financer ce que leurs impôts directs et indirects financent déjà. Il est vrai que Piccolo Narkotic a explosé le budget du palais, entre ses nombreux extras, conseils de ministres décentralisés, son augmentation de salaire de 172 % à peine "couronné", son renforcement de la guerre coloniale en Afghanistan (illégitime, comme en Irak, et ingagnable, de l'avis de tous les spécialistes et historiens stratégiques). J'oubliais le cadeau fiscal aux riches, qui allait booster l'économie. Sûr.

Cependant, sur toutes les radios, même la vénérable BBC, la une continue d'être attribuée au football! Une vingtaine d'hommes-sandwich en culotte courte qui courent après un bout de cuir (assemblé par des Pakistanais pas trop petits si possible) attirent plus d'intérêt médiatique prolongé que toute catastrophe tant qu'elle n'implique que des nègres. On peut nourrir l'espoir que les barbus vont s'apercevoir qu'ils tiennent là un excellent moyen de pression internationale, et qu'ils vont enfin viser un match célèbre (Manchester United, Leeds, Chelsea, Liverpool, OL, OM, Bayern Munich, AC Milan, Real Madrid, Spartak Moscou, etc., même moi qui ne suit absolument pas ces enfantillages, je connais ces noms, à force de les entendre braire par des foules insouciantes de la catastrophe humanitaire des deux-tiers de leurs congénères. Heureusement voici venue la crise et son cortège de contrariétés.

Jean Ziegler, Muhammad Yunus et tant d'autres mériteraient bien plus d'attention, mais depuis les Romains l'essentiel est de fournir au peuple du pain et des jeux, pour le détourner de sa misère spirituelle, et à présent matérielle. Misère toute relative bien sûr, les plus touchés de ces "nouveaux pauvres" sont surtout ceux qui avaient cédé aux sirènes du crédit, sans lesquelles rien de tout cela ne serait arrivé.

La nuit souvent, j'essaye de capter la BBC, mais ces prétentieux Anglais ne sont même plus capables d'émettre correctement à quelques centaines de kilomètres de leur base, alors que je les recevais très clair sur mon petit poste chinois, en plein Himalaya, il y a quatre ans bientôt. Encore un symptôme de fin d'empire, fin de siècle, "the end of civilisation as we know it".

Chaque fois que j'entends les chiffres faramineux annoncés pour "relancer l'économie", j'essaie de calculer combien ça ferait par foyer si c'était simplement réparti dans la population du pays touché. Il me semble que tout le monde apprécierait de toucher dix mille euros, tandis que quiconque a un peu de sens commun s'interroge sur la sagesse de filer des fortunes à des escrocs qui viennent de prouver qu'ils en étaient, et/ou des incapables arrogants et insensibles à la misère humaine. Personnellement je n'ai jamais été intéressé par les cours de la bourse, et je me demande si ceux qui suivaient ça y comprenaient bien plus que moi, c'est à dire que dalle. Ce que je remarquais par contre, c'est que la bourse de Nairobi avait beau se porter comme un charme, les gamins des rues étaient de plus en plus nombreux à se chauffer autour d'un feu au centre-ville, tout en faisant la manche poliment, avec un timide sourire, dans les années 90 du moins. Idem dans la plupart des coins que je fréquentais, les poussées de fièvre boursière ne changeaient rien aux crises de malaria non soignées du menu peuple, toute cette racaille financière planait bien loin au-dessus de leurs préoccupations, un peu comme les députés du Kenya, les mieux payés au monde –normal, c'est eux qui votent leurs augmentations, et comme ils augmentent aussi le président et ses créatures, comme au Zimbabwe, tout le monde est content, tant que "le monde" reste dans les hautes sphères.

Franchement, en Gaule par exemple, je trouve curieux voire choquant de donner tout ce fric à des banquiers véreux ou constructeurs d'autos dépassées donc inutiles, que j'imagine toujours en beau costard, belle bagnole,beau bureau, bon salaire, bonne retraite, bonnes actions (+ des B.A.-Bill Gates pour se donner ensuite bonne conscience en public), tandis que la plèbe fouille leurs poubelles, alors que ce fric que distribue généreusement le pouvoir aux riches, il me semble bien que les pauvres ont contribué à le fournir, ne serait-ce que par leurs achats et TVA, et surtout par le travail abrutissant qu'ils ont fourni à vil prix pour donner une plus-value aux actions des capitalistes.

Hier soir, sur Arte la soporifique, on nous fait remarquer que l'Inde compte 2 fois moins de pauvres qu'il y a 20 ans. Positif non? Et la France des droits de l'homme, ce serait pas plutôt 2 fois plus de pauvres en 20 ans? Ça va en augmentant, selon tous les indicateurs, et c'est pas près d'aller mieux, malgré la langue de bois à rictus crispé des ministres de l'économie ou de la Kulture – celle-là c'est un poème, qui affirme en grimasouillant que supprimer les revenus indépendants de la télé publique et nommer son directeur est une garantie des libertés démocratiques. De Gaulle avait raison d'affirmer que les Français sont des veaux. Ces mensonges éhontés, cette gabegie présidentielle digne d'un roi nègre passent sans trop de vagues, tant qu'il y a le match de foot à la télé, ou une télé-réalité, le peuple est content ; cocu mais content. Et pour lui donner de quoi polémiquer dans le vide, on pond une loi à chaque fait divers ; le dernier projet est d'humaniser les conditions d'arrestation des "coupables" de diffamation, suite à la pression des médias après l'arrestation musclée d'un journaliste. L'ex-premier ministre De Villepin aura-t-il le même sort si l'affaire Clearstream lui pète au nez? Tous égaux devant la loi my culo, les petits voleurs sont au chaud en prison, tandis que les grands banquiers-voleurs demandent une rallonge après avoir perdu vos économies (pas les miennes j'étais déjà démuni dieu merci), et le pire c'est que Nicolas-le-Petit va leur en redonner des sous, les votres justement, pour qu'ils n'aient pas à rouler en vélo et faire les poubelles! Pour monsieur 172 % d'augmentation-et- j'explose-quand-même-le-budget-de-l'Elysée ça va merci. Bienvenue chez Mini-Mobutu, garant des droits de l'homme et parangon de vertu démocratique.

Comment un gouvernement responsable et soucieux de l'humanité peut-il autoriser des escrocs sans scrupules à spéculer sur l'alimentaire, à faire artificiellement monter le prix des céréales, alors qu'il est évident qu'en contrepartie des gens vont crever de faim un peu plus loin? Et ils seront de moins en moins loin, ces crève-la-dalle, ça se rapproche à grands pas. Cette crise ressemble de plus en plus au foudroyant effondrement du bloc communiste. Ceux qui l'ont vécu pourraient être de bon conseil.

Un Américain consomme en moyenne 120 kg de viande par an (combien de tonnes de céréales et de flotte donc?), un Européen 80 kg, un Indien 2 ou 3 kg par an. Selon le Quid 2002, la terre pourrait nourrir 30 milliards d'humains s'ils vivaient comme des paysans du Bangladesh, 700 millions s'ils vivaient comme des Européens de l'ouest. Il semble donc urgent de prévoir un juste milieu acceptable pour nourrir les futurs 12 milliards d'hommes correctement. Les occidentaux doivent apprendre à consommer moins ; pas facile quand on voit qu'en France, même en prison, où l'espace et l'activité sont extrêmement réduits, donc les besoins en énergie aussi, on fournit aux détenus de la viande deux fois par jour (de mauvaise qualité puisque les prix augmentent, pas les budgets), dont une partie est jetée. Les végétariens sont environ 15 millions en Europe, 600 millions en Inde, pourvu que ça dure là-bas! D'une part ils restent minces alors que les viandards et sucrés enflent, d'autre part ils ne pillent pas la planète, et produisent moins de déchets, moins nauséabonds aussi d'ailleurs (on peut à propos brûler en tout profit les bouses sèches d'herbivores, par contre essayez de faire ça avec des excréments d'omnivores).

L'héroïne n'est pas Britney Spears ou Carla Blondie, mais bien Vandana Shiva, qui a eu le prix Nobel de la paix alternatif (Right Livelihood) ; cette ennemie des multinationales agroalimentaires se consacre depuis 1970 à l'amélioration agricole naturelle en Inde, son modèle de développement est à exporter d'urgence vers l'occident. Il est temps que les haro-gants-blancs apprennent des sous-développés comment vivre de façon plus raisonnable, économique et écologique. Depuis 2005 je séjourne en France, par inadvertance... Je n'ai jamais vu un tel gaspillage de ressources, d'énergies, de matériel et matériaux, de paroles et polémiques, de lois répressives et de contraintes en tout genre. Et pourtant le pays s'appauvrit, glissant rapidement de 5ème à 10ème économie mondiale, et ce n'est qu'un début, continuons la chute!

Et bientôt, sur le modèle fasciste anglais du tout-répressif, surveillance et répression maximum, tolérance zéro mais plus de boulot, on va aussi mettre les gamins en prison. Les Anglais y placent à présent même des orphelins non-délinquants, parce qu'ils ne savent plus où les mettre. Pourtant, le Guardian signalait récemment qu'un mineur en prison coûte aussi cher par année que 5 ans de pension à l'école prestigieuse d'Eton, pouponnière du pouvoir britannique. Répression ou éducation, le choix indique les priorités. Gageons que les rejetons des autorités de tutelle sont placés plutôt à Eton ou à Summerhill.

À part ça tout baigne, comme disent les noyés. Joyeux Noël aux démunis et malheureux, aux malades et bien portants, aux souriants face à l'adversité... Mais comme disait mon vieux pote Erasme, "Plutôt que de te plaindre de l'ombre qu'on te fait, crée la lumière". Adoncques si pauvre, je fais des cartes de voeux, passez commande!

 

 

 

 

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